Marguerite Yourcenar (1903-1987)

Biographie

Marguerite Yourcenar est née le 8 juin 1903, avenue Louise, à Bruxelles. Sa mère, Fernande, était belge, son père Michel de Crayencour, français, né à Lille, descendait d’une famille de petite noblesse. Fernande mourut 10 jours après la naissance de son enfant.

Michel revint dans la propriété de campagne de ses parents, un château louis-philippard de dix-huit pièces, à deux pas de la frontière belge, le Mont-Noir, détruit par les bombardements de la Grande Guerre. Une bonne s’occupa de Marguerite mais le grand mérite de ce père sera de ne jamais s’être séparé de sa fille, lui qui avait un goût si prononcé pour l’« ailleurs », les voyages, la nouveauté.

Nous connaissons quelques miettes de l’enfance de Marguerite. Elle ne fréquenta aucune école. Des institutrices se succédaient à la maison. Elle passa plusieurs hivers dans le Midi de la France où séjournait son père attiré à Monaco par le tropisme du jeu, la compagnie des jolies femmes, autant d’occasions pour dilapider au fil des ans et jusqu'à la ruine, le bel héritage parental.

Michel de Crayencour et sa fille passèrent la première année de la Grande Guerre à Londres, où l’adolescente apprit promptement l’anglais puis ils s’établirent quelque temps à Paris. Marguerite y poursuit ses études sous le magister de précepteurs intermittents. La visite des musées, d’églises de confessions différentes, la fréquentation des meilleures salles de spectacles comblaient la curiosité précoce de Marguerite et orientaient ses goûts. À Nice, elle obtint la première partie du baccalauréat latin grec qui restera son seul bagage universitaire. Dès l’âge de 16 ans, elle compose des poèmes reniés plus tard. Par jeu elle fabrique avec son père, l’anagramme qui deviendra son nom légal en 1947, Yourcenar. L’initiale Y, symbole d’un arbre aux bras ouverts ne fut pas pour elle, comme le philosophe autrichien Rudolf Kassner le lui fit remarquer plus tard, le moindre prix de ce pseudonyme. Elle lit beaucoup, fréquemment avec son père, fin lettré. Leur choix se portait sur des ouvrages appartenant à la littérature universelle. Michel de Crayencour mourut en 1929 à Lausanne (Suisse) peu avant la parution du premier roman de sa fille, Alexis ou le traité du vain combat. Et de 1929 à la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, Marguerite Yourcenar livrée à elle-même voyage beaucoup à travers l’Europe. Ces pérégrinations n’excluent pas le travail littéraire. En 1931, elle compose un roman, La Nouvelle Eurydice, une pièce de théâtre, Le Dialogue dans le Marécage, et quelques poèmes. En 1933, Denier du rêve et La Mort conduit l’attelage, recueil de trois nouvelles qui, détachées et complétées, deviendront les chefs-d’œuvre de l’avenir.

Un jeune critique et romancier, son contemporain, André Fraigneau, ne resta pas indifférent à ces premières productions. La jeune femme de lettres de son côté, s’éprit d’un amour fou pour son thuriféraire, passion qui ne fut pas payée de retour. Sous le couvert de mythes empruntés à l’Antiquité mais modernisés, interrompus par de brèves confidences personnelles, le drame de cet amour refusé devint le sujet d’un recueil poétique émouvant, Feux.

Peu après cet échec sentimental, Marguerite Yourcenar se lia d’amitié avec le poète grec André Embiricos, compagnon de voyages dans l’archipel balkanique. Elle composa alors la superbe série des Nouvelles orientales chaudement accueillies par la critique.

Et en 1937, à Paris, se place une rencontre déterminante pour la vie de Marguerite Yourcenar, celle d’une universitaire américaine de son âge, Grace Frick. Après quelques voyages en Europe, les deux amies se séparent. Grace rentre aux États-Unis tandis que Marguerite compose à Capri, Le Coup de Grâce, roman au titre ambivalent. Sous prétexte de raconter l’histoire tragique de deux jeunes gens pris dans la tourmente des guerres baltiques au début du XXème siècle, le titre et le contenu de l’ouvrage pourraient suggérer la fin des amours passés et l’apparition de Grace dans la vie affective de la romancière.

À la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, Grace Frick invite Marguerite Yourcenar désemparée à se rendre aux États-Unis. Celle-ci s’embarque pour un séjour de six mois qui se prolongeront pour devenir toute une vie. En 1942, les deux amies découvrent sur la côte de l’État du Maine au nord-est des États-Unis, l’île des Monts-Déserts où la nature est très belle. Elles y acquièrent une modeste maison en bois toute blanche qu’elles agrandissent, aménagent avec goût et baptisent Petite Plaisance. C’est là, dans cette « cellule de la connaissance de soi » maçonnée de livres (on en a dénombré près de 7000) que la romancière a composé le reste de son œuvre, autrement dit ses chefs-d’œuvre.

Ce n’était pas une entrée en solitude. La porte était ouverte à de nombreux amis. Le voisin le plus proche disait : « Discuter avec Madame, c’était comme ouvrir une encyclopédie ». Madame travaillait beaucoup sans assiduité toutefois. Elle s’interrompait pour pétrir le pain, balayer le seuil, après les nuits de grand vent ramasser le bois mort. Le climat subpolaire de l’île poussait les deux occupantes à quitter leur gîte pendant l’hiver. Elles parcouraient l’Europe des pays scandinaves aux îles Canaries, de l’Angleterre à Leningrad. Marguerite Yourcenar donnait des conférences et engrangeait à chaque déplacement des connaissances utiles pour ses œuvres en gestation.

Rôdant à travers le monde, elle justifiait la question posée par Zénon, le protagoniste de L’Œuvre au noir : « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ? » Hélas ! Un mal incurable frappa son amie qui pendant vingt ans lutta avec un héroïsme acharné, contre le cancer qui la rongeait. Les dernières années de souffrance de la malade, Marguerite Yourcenar condamnée à la claustration écrivit, résignée : « On voyage toujours, on voyage avec la terre ». Grace Frick mourut le 18 novembre 1979, manquant de peu la consécration de son amie, l’élection à l’Académie française.

Pendant ces années de compagnonnage, la romancière libérée de toute préoccupation terre à terre, élabora ses deux grands chefs-d’œuvre, longtemps mûris, souvent repris, Mémoires d’Hadrien paru en 1951 et L’Œuvre au Noir en 1968, au moment de la grande crise universitaire et sociale qui secouait la France, des Essais dont le plus important s’intitule : Sous bénéfice d’inventaire, des traductions, hommages rendus les unes à la poésie des Noirs américains, sous le titre Negro Spirituals, les autres à la poésie grecque du septième siècle avant J.C. au sixième siècle de notre ère, La Couronne et la Lyre ainsi que les deux premiers volumes de sa chronique familiale, Le Labyrinthe du monde.

Jean d’Ormesson fut l’artisan principal de l’élection révolutionnaire d’une femme à l’Académie française. Très lié à Roger Caillois, grand admirateur des œuvres de Yourcenar, il proposa tout naturellement celle-ci au fauteuil de celui-là. La lutte pour l’élection fut rude. On reprochait pêle-mêle à la candidate d’être une femme, d’être laide, d’avoir trop lu, d’avoir la nationalité américaine, de mépriser les Juifs, de refuser la visite traditionnelle aux Académiciens cependant pas obligatoire, arguments plus ou moins fallacieux. La cérémonie d’investiture le 27 janvier 1981, fut solennelle; le discours de la récipiendaire d’une haute et brillante tenue.

L’académicienne ne fréquenta guère les bancs de son Académie. Immédiatement reprise par la soif des voyages elle se rendit au Kenya, en Inde avec un jeune et nouveau compagnon, Jerry Wilson, dont la disparition en 1986, laissa un vide irréparable dans l’existence de la romancière désormais lasse et seule. Elle termine en 1982 la rédaction de son dernier livre, Un homme obscur, beau roman testamentaire où l’on retrouve Marguerite Yourcenar célébrant la flore et la faune, l’amour, gloire éphémère, lumière dans la vie, et une fois encore exprimant l’angoisse d’un homme près de mourir.

Elle ne parvient pas à mener à son terme le dernier volume de sa trilogie familiale. Quoi ?L’Éternité, titre emprunté à une poésie de Rimbaud qui répondait à sa propre interrogation :

C’est la mer mêlée au soleil.

Marguerite Yourcenar est décédée le 17 décembre 1987 des suites d’un accident cérébral. Ses cendres serrées dans deux étoles blanches puis enveloppées dans le châle qu’elle portait le jour de sa réception à l’Académie française reposent à côté de celles de Grace Frick au cimetière de Somesville, non loin de Petite Plaisance.

Le 16 janvier suivant, se déroula une cérémonie à la mémoire de la défunte en l’église de l’Union Church à Northeast Harbor. On y lut des textes choisis par ses soins dont un poème d’une religieuse bouddhiste du XIXème siècle :

Soixante-six fois mes yeux ont contemplé les scènes changeantes de l’automne

J’ai assez parlé du clair de lune

Ne me demandez plus rien

Mais prêtez l’oreille aux voix des pins et des cèdres quand le vent se tait.

Puis Walter Kaiser, ami et dernier traducteur de la romancière, prononça un hommage funéraire à la mémoire de celle qui

« savait que le destin de l’homme est inexorablement tragique et que, comme le chante Job, « l’homme, né de la femme, a la vie courte, mais des tourments à satiété ». Elle savait aussi, comme Pindare, que l’homme n’est que l’ombre furtive d’un rêve et comme Hamlet, qu’il n’est qu’une transitoire quintessence de poussière. Elle savait les empires éphémères, les amours fugitives, la terre elle-même périssable. (…). Elle pensait avec Keats que ce monde est « une vallée où se forge l’âme », où notre intelligence ne devient âme que dans la brûlante alchimie des douleurs et des maux. »

Lire l’œuvre de Marguerite Yourcenar, c’est se familiariser avec une méditation approfondie sur la condition humaine, méditation servie par un style d’une perfection exemplaire.

Marthe Peyroux

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