Présentation de la conférence du 20 décembre 2007

Marguerite Yourcenar, de la lettre au roman

Marguerite Yourcenar (1903-1987) a occupé sa vie de deux manières. D’une part, elle écrivit jusqu’à ce que sa plume lui tombe des mains ; d’autre part, elle se plut à parcourir le monde, jamais seule, afin d’aller à la rencontre des hommes dans un grand nombre de pays, et de pouvoir contempler la nature avec une préférence pour la mer, les îles, la flore, la faune dont les oiseaux, les chiens et les chevaux.

Mais ce qui nous intéresse présentement, c’est Marguerite Yourcenar épistolière au sens propre du mot, c’est-à-dire, auteur de lettres offrant un caractère littéraire et non de lettres d’affaires ce que des contraintes professionnelles l’ont amenée à rédiger maintes fois.

Intéressons nous donc à la correspondance de l’épistolière et à deux ouvrages de la romancière, ouvrages qu’il est difficile de classer dans la catégorie « lettre » puisque chacun d’eux dépasse les trois cents pages et pourtant, vous le verrez, ce sont bien des lettres.

I. La correspondance de Marguerite Yourcenar

On ne la connaît que partiellement. Elle est conservée à la Houghton Library (library signifie bibliothèque en anglais) de l’Université de Harvard aux États-Unis. Il n’y a pas lieu de s’en étonner car Marguerite Yourcenar a passé la deuxième partie de sa vie dans un joli petit village situé dans l’État du Maine à l’extrême nord-est des États-Unis, jouxtant le Canada. Toutefois, seule une partie de cette correspondance peut être consultée. Usant de son droit de réserve, l’épistolière a exigé qu’un fort contingent de ses lettres soit tenu au secret jusqu’en 2037, soit cinquante ans après sa mort.

Néanmoins, un grand nombre de lettres ont été publiées ; elle en a tant écrites. Nous disposons actuellement de trois volumes.

Le premier est un choix parmi celles répertoriées à la Bibliothèque Houghton, autrement dit une sélection des meilleures pour le fond comme pour la forme. La plupart sont des morceaux d’anthologie. Elles aident à comprendre l’ouverture d’esprit de leur rédactrice et permettent de savourer la beauté un peu solennelle de son style. Le deuxième tome est encombré de toute une littérature concernant les procès que la romancière a dû intenter contre l’un de ses éditeurs puis contre une mauvaise interprétation de sa pièce de théâtre, Électre, massacrée par le jeu exécrable des acteurs. Toute cette littérature procédurière intéresse peu le grand public. Le troisième volume vient de paraître. À première vue, il semble plus de la même veine que le premier. On y retrouve une personne et non une plaignante.

Voici trois allusions choisies parmi les plus belles lettres écrites par Marguerite Yourcenar :

La première appartient à la lettre qu’elle écrivit à la sœur du poète espagnol, Federico Garcia Lorca, en revenant de découvrir dans la Sierra Nevada, le lieu où il fut abattu. Elle avait admiré « le paysage d’éternité » où son frère avait « commencé sa mort ». La deuxième est extraite de la brève mais éloquente description qu’elle donna à un de ses amis, du camp de la mort qu’elle venait de visiter, le 29 avril 1964, « le bouleversant Auschwitz » : ce camp « où la chair et l’âme humaine ont passé par tant d’indescriptibles tourments avant de se réduire en pures cendres ». Enfin, mais il conviendrait de tout lire, contentons nous d’une brève référence à la longue lettre touchante et gracieuse qu’elle adressa le 24 février 1968 à Brigitte Bardot pour l’inviter à intervenir auprès des autorités canadiennes afin de mettre un terme au massacre des phoques nouveaux-nés. Elle se félicitait que « la beauté » s’unisse à « la bonté » pour défendre une cause si honteusement cruelle.

Venons-en aux deux romans yourcenariens qui sont à l’origine des lettres mais qui ont pris une telle ampleur que l’on n’ose plus leur attribuer cette appellation. Ce sont des lettres tellement copieuses qu’elles sont devenues dans chacun des deux cas des biographies très documentées, très précises. Il s’agit de :

Alexis ou le Traité du Vain combat

et de

Mémoires d’Hadrien

Alexis ou le Traité du vain combat

Alexis écrit longuement à sa femme pour lui donner les raisons de son départ. Il la quitte car il comprend de plus en plus que sa vocation est d’être musicien. La musique prime pour lui sur l’amour conjugal ; il décide d’obéir à une vocation qu’il sent en lui de plus en plus pressante. Par ailleurs et conséquemment, la compagnie des femmes ne présente pour lui qu’une faible attirance. Les meilleures pages de ce cette longue confession concernent la musique. Et ces pages révélaient à un public de connaisseurs un nouvel écrivain, Marguerite Yourcenar, dont le style très soigné, très travaillé, riche de comparaisons et de métaphores avait des résonances poétiques certaines.

La musique est pour ce jeune et futur virtuose une ode au silence dans la grande maison aristocratique où il vivait. Il affirme avec force sa volonté de devenir un grand musicien. Il se sent pris d’une passion irrépressible pour l’univers des sons, pour leur pouvoir sur son âme, sur tout son être.

Il écrit :

« La musique me transporte dans un monde où la douleur ne cesse pas d’exister, mais s’élargit, se tranquillise, devient tout à la fois plus calme et plus profonde comme un torrent qui se transforme en lac. »

« La musique est l’univers de l’âme. »

Désormais ses mains seront ses « servantes » et feront le bonheur de sa vie.

Il demande à sa femme de le comprendre et de lui pardonner de s’en séparer. Marguerite Yourcenar n’a pas jugé bon de composer une réponse de sa femme.

Mémoires d’Hadrien

Le chef-d’œuvre de la romancière. Au sens strict du mot, ce livre est une lettre immense, 305 pages. C’est, la biographie fictive de l’empereur (76-138, empereur de 117 à sa mort). Ce livre envisagé dans la jeunesse de l’écrivain a été entrepris une fois Marguerite Yourcenar définitivement installée aux États-Unis. Il a fait l’objet de recherches considérables de la part de son auteur afin de parvenir à reconstituer avec le plus d’exactitude possible la vie d’un très grand empereur de l’Antiquité romaine.

L’empereur âgé, malade, il souffre d’une hydropisie du cœur, envisage d’écrire une lettre au jeune Marc-Aurèle désigné pour devenir son successeur. Son intention est de lui donner des nouvelles de sa santé ; rien de plus banal que cela. Mais peu à peu cette lettre devient le récit de toute une vie, la « méditation d’un malade qui donne audience à ses souvenirs ». C’est un développement le plus honnête possible, le plus instructif possible offert à son jeune destinataire ; le contenu en est « tiré de l’expérience d’un homme seul qui est moi-même (Hadrien) ». « J’ignore, précise l’empereur, à quelles conclusions ce récit m’entraînera. Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être ou tout au moins me mieux connaître avant de mourir ».

Et nous lecteurs, nous acquérons la certitude qu’Hadrien fut à la fois un grand fonctionnaire, un grand lettré, et un grand prince. On peut ajouter que sa biographe en a fait un grand prosateur tant cette confession est magnifiquement rédigée.

Un grand fonctionnaire. On peut en donner la preuve lorsqu’il s’est préoccupé de législation. Il disait parlant des lois, « trop dures on les enfreint, trop compliquées, l’ingéniosité des hommes parvient toujours à les contourner ». Il s’efforçait de n’en promulguer qu’un minimum indispensable au bien de tous. Il s’est aussi penché sur le problème des impôts recherchant des solutions pour éviter toute dépense inutile ; son souci fut d’aider les plus malchanceux, les victimes, par exemple de catastrophes naturelles comme on dit aujourd’hui.

Un grand lettré. Né à Italica en Espagne, puis établi à Rome et grand admirateur de la Grèce, il parlait trois langues. Dans son vaste palais non loin de Rome, il possédait des centaines de livres. L’on dénombrait les ouvrages des grands philosophes grecs, des poètes tragiques, la triade hautement célèbre, Eschyle, Sophocle et Euripide, des poètes dont le préféré de sa biographe, Pindare. Il composa lui-même quelques vers sans grande valeur.

Il se soucia d’ouvrir à Rome comme à Athènes des bibliothèques qui conserveraient le savoir des hommes et il s’inquiétait du confort indispensable à offrir aux lecteurs.

Un grand prince. Hadrien fut très soucieux de l’éclat à donner à deux grandes cités, Rome, la ville où il remplissait ses fonctions, Athènes, la ville de son cœur, la favorite. Hadrien fut le dernier des grands empereurs hellénistes de l’Antiquité.

Rappelons parmi les grandes constructions architecturales qu’on lui doit et dont il reste des vestiges admirables :

-La Villa Hadriana, son palais au sud-est de Rome à Tibur (aujourd’hui Tivoli). Les ruines importantes évoquent l’immensité de l’ensemble composé de constructions rappelant les beaux lieux que l’empereur avait visités pendant son principat. Une petite vallée ombragée porte le nom de Champs Élysées. Une flottille de canards ou mieux de cygnes sillonne le grand bassin central. Marguerite Yourcenar regrettait cette présence inopportune ! Hadrien s’était fait construire un lieu de repos à l’écart des grands édifices. On l’appelle à tort « le théâtre antique ». C’est une petite île au milieu d’un bassin circulaire ; un pont minuscule la relie à la rive. Dans ce havre de paix, l’empereur à la fin de sa vie aimait à venir seul pour lire, rêver, méditer ou simplement dormir. L’ensemble est cerné par une colonnade ; l’isolement est complet. C’est sans doute le lieu le plus émouvant de ce vaste palais, celui en tout cas, où l’on imagine avec le plus de véracité, Hadrien seul avec lui-même.

-Le mausolée, énorme construction en spirale, aujourd’hui nommée, le Château Saint-Ange. Il était conçu pour servir de sépulture aux empereurs romains in vitam aeternam. Sa hauteur rapprochait les âmes des défunts du ciel leur dernière demeure. Son mur de soutènement était comparé par Marguerite Yourcenar à « une falaise battue par les siècles ».

-Le Panthéon copié par les architectes parisiens. Mais celui de Rome plus majestueux impressionne en façade, par son vaste fronton triangulaire, à l’intérieur par l’oculus (l’œil), ouverture au sommet de la voûte qui permettait au soleil de jouer sur le pavement, à marquer les heures à la façon d’un cadran solaire.

Au bout du compte Marguerite Yourcenar a trompé son public en lui annonçant des lettres vite métamorphosées en d’admirables biographies. Cette expérience n’a pas été reprise dans les deux derniers romans de la romancière dont Un homme obscur, œuvre testamentaire dans laquelle on retrouve ses idées maîtresses, à savoir que chaque homme est à la fois unique et universel. Unique grâce aux particularités qui lui donnent une personnalité à nulle autre pareille, universel car on retrouve en chacun de nous des similitudes, physiques, morales, mentales et surtout nous sommes tous pareils et « allons tous vers les mêmes fins ».