Marguerite Yourcenar
La tragédie écologique

C’est pendant les dernières années de sa vie que Marguerite Yourcenar est devenue une militante écologique active. La première question que l’on peut se poser à ce propos est la suivante. Comment cette préoccupation écologique, on pourrait presque dire ce sacerdoce, en est-il venu à intéresser voire à tarauder l’esprit de la romancière ?

La réponse se découvre au fil du temps.

Ce n’est pas à coup sûr dans sa famille que l’idée de s’intéresser au sort des plantes ou des animaux lui fut soufflée. Néanmoins, elle mentionne que son grand-père paternel « aimait les fleurs d’instinct comme le premier venu trouve joli un bleuet dans l’herbe », que sa mère avait, lui a-t-on dit « le goût des fleurs », que son oncle Octave Pirmez lui enseignait le nom des fleurs ; et c’est au Mont-Noir, dira-t-elle bien plus tard, qu’elle apprit « à aimer tout ce qu’elle aime encore, l’herbe, les fleurs sauvages mêlées à l’herbe, les vergers, les arbres, les sapinières, les chevaux et les vaches dans les grandes prairies ».

Ce n’est pas non plus pendant la première partie de sa vie que nous arrêterons vers 1940, au début de la Seconde Guerre mondiale alors qu’elle venait de quitter la France ou si vous préférez l’Europe, pour se rendre aux États-Unis et y demeurer jusqu’à la fin de ses jours. En effet, jusque-là, concernant le fond de sa nature, elle disait : « je ne suis pas née pour l’inquiétude », mais « pour la douleur, plutôt pour l’infinie douleur de la perte, de la séparation des êtres aimés, pour la souffrance des autres, des hommes et des bêtes, qui me bouleverse et m’indigne, pour la souffrance de savoir que tant d’êtres humains sont si égarés et si pauvres ».

Chaque œuvre yourcenarienne, à un moment ou l’autre et à des degrés divers, renvoie à cette souffrance, autrement nommée « la douleur du monde ».

Vous aurez noté qu’elle parle tout de même des « hommes et des bêtes ». Première approche discrète de l’écologie.

Or en 1940, se produisit dans la pensée de la romancière un changement notoire ; ses préoccupations prennent un tour complètement différent. En effet, cette date marque la ligne de partage des eaux entre « sa vie d’avant 1940, centrée surtout sur l’humain », comme nous venons de le voir, et celle d’après où « l’être humain est désormais senti comme un objet qui bouge sur l’arrière-plan du tout ». Il faut comprendre que cet « arrière-plan du tout » est synonyme du mot univers ou encore du mot nature et que cette dernière, la nature, prend alors dans l’esprit de l’écrivain une importance à tout jamais capitale.

Cette modification considérable peut s’expliquer aussi par le fait que cette femme qui ne fut jamais très attirée par les villes, qui ne se sentait pas l’âme d’une citadine, s’était installée aux États-Unis dans l’État du Maine à l’extrême nord-est du pays, exactement dans l’île des Monts Déserts qui ne l’est plus (déserte) depuis longtemps puisqu’elle est reliée à la terre ferme par un pont. Sur cette île qui parut déserte à Champlain lorsqu’il la longea en route pour le Canada, la nature est fort belle, forestière, semée de lacs ; le ciel y est sillonné par les grands vols d’oiseaux migrateurs en route alternativement vers le Nord, vers le Sud... Les touristes l’envahissent chaque été. Les regards de Marguerite Yourcenar allaient de la couverture forestière à l’immensité de l’océan Atlantique qu’elle voyait de sa jolie maison de bois peinte en blanc, nommée « Petite Plaisance ». Donc, l’installation aux États-Unis a pu jouer un rôle dans cette attirance vers la nature qui est si belle dans l’île des Monts Déserts.

Il est peut-être une autre raison encore à ce changement brutal d’objectif, passer de la douleur des hommes à celle des bêtes, son amitié avec Roger Caillois au fauteuil de qui elle succéda à l’Académie française. Elle désignait son ami d’une périphrase pittoresque « l’homme qui aimait les pierres », c’est-à-dire les roches, les minéraux sans âge qui « dorment dans la nuit des filons ».

La connaissance de l’œuvre et de la pensée de Roger Caillois a sans doute aidé Marguerite Yourcenar à se détacher de l’homme au profit « du monde non-humain ou pré-humain, des bêtes des bois et des eaux, de la mer non polluée et des forêts non encore jetées bas ou défoliées par nous », les hommes.

Nous voilà donc en marche vers des préoccupations qui sans en porter encore le nom sont manifestement écologiques. L’idée que le monde naturel subit du fait de l’homme des dommages inacceptables est désormais profondément ancrée dans l’esprit de Marguerite Yourcenar.

Et maintenant nous sommes à même de suivre Marguerite Yourcenar à l’œuvre, c’est-à-dire devenue militante écologique convaincue, fervente, agissante.

Cependant faisons encore un petit retour en arrière pour nous convaincre de l’exactitude de nos dires.

La jeune Marguerite pleine d’assurance avait écrit en 1929, (à l’âge de 26 ans) un long article intitulé « Diagnostic de l’Europe ». L’auteur de cet ambitieux jugement porté sur l’Europe (pas la seule France !), se voulait aussi prophète. Or plus de cinquante ans plus tard, en 1982, à l’âge de 79 ans, la romancière ajouta une note à ce coup d’oeil sur l’avenir d’un continent et revenait à plus de modestie. Elle s’accuse -tout en s’innocentant- elle s’accuse déclarant que « ce coup d’oeil comme presque tous ceux que l’on émet sur l’avenir était faux ». Elle avait bien pressenti des tragédies humaines sanglantes mais elle n’avait pas été capable d’imaginer « la tragédie écologique » qui allait éclipser toutes les autres, les crimes politiques monstrueux et les génocides en tous pays », tragédie inédite vraiment perçue vers les années cinquante. C’est donc dans une petite note annexe à un des premiers articles de l’écrivain que se place le thème de ma causerie « la tragédie écologique ».

Et voilà annoncée la catastrophe universelle qui a tourmenté la romancière jusqu’à la fin de sa vie. J’en donne la preuve immédiate. En effet, le sujet, le titre de sa dernière conférence, prononcée le 30 septembre 1987 à Québec, à peine deux mois avant sa mort, n’était rien autre qu’une interrogation alarmante : « Si nous voulons encore essayer de sauver la terre ? »

Marguerite Yourcenar ne fera jamais une étude systématique de cette question ou, plutôt de cette nouvelle science. Mais de façon éparse dans ses écrits, on découvre les éléments permettant de suivre ses points de vue sur le drame dénoncé. Il reste trois manières de s’y prendre, une étude chronologique, une étude esthétique enfin une étude d’ordre métaphysique. Commençons par la chronologie des sources sur lesquelles Marguerite Yourcenar s’est appuyée pour défendre la nature.

Elle s’est demandé si le désastre écologique dont on commençait vraiment à prendre conscience n’avait pas déjà été pressenti sans porter le moindre nom savant ni avoir eu beaucoup d’écho. Elle s’est aperçu que la condamnation des déprédations néfastes contre la nature et signalées comme telles remonte à l’Antiquité grecque avec Platon. Déjà le philosophe au 4° siècle avant–J.C. (427-348) expliquait à ses concitoyens que l’Attique, la péninsule où se trouve Athènes, était devenue aride et sèche parce qu’on y avait coupé les arbres pendant la guerre du Péloponnèse (guerre qui avait opposé Sparte à Athènes afin de gagner l’hégémonie de la Grèce. Guerre qui dura 27 ans de 431 à 404). Les ennemis ravageaient réciproquement leurs terres et il fallait du bois pour construire les bateaux de la redoutable flotte athénienne. Les touristes contemporains ont du mal à imaginer des forêts là où la pierre et la rocaille dominent aujourd’hui.

Avançons dans la durée à pas de géant. Sous l’empire romain au III° siècle, les grands trusts financiers, l’expression est moderne mais le fait pas nouveau, ont commis, souligne Marguerite Yourcenar, des ravages comparables à ceux qu’on a vus au XIX° siècle et de notre temps, en forçant les paysans à quitter leurs fermes pour les remplacer par de grandes exploitations qui font fi des arbres pour accroître les surfaces cultivables. Avançons encore et fort vite.

La République de Venise au XVII° siècle a déboisé la côte dalmate pour construire les pilotis de ses maisons et fabriquer ses navires.

Marguerite Yourcenar s’enorgueillit d’avoir été alertée sur le problème écologique avant qu’il ne se soit imposé dans les journaux et les médias. Ses vastes connaissances lui permettaient d’affirmer que Tchékhov (1860-1904) avait déjà eu des mots terribles contre la destruction de la forêt russe. Et surtout sa conviction de la gravité du problème prenait sa source dans l’épilogue d’un Atlas de Géographie publié en 1911. Je vous donne lecture de cette finale : (Les Yeux ouverts, p. 273).

Et Marguerite Yourcenar ajoute en bon témoin de l’exactitude de ces noires prévisions, une liste proche de l’exhaustivité des méfaits commis par les hommes et des préjudices consécutifs : (Ib.)

Mais j’aimerais ajouter à cette litanie d’effets désastreux un détail qui concerne le Mont-Noir. Il est consigné dans le dernier volume de Mémoires de la romancière, Quoi ? L’Éternité. La mémorialiste rappelle que le château à tourelles propriété de ses grands-parents paternels a été entièrement détruit par les obus de la Grande Guerre. Or il se trouve qu’un notaire de sa connaissance avait pris des photographies de la ruine du château éventré. Je vous livre le commentaire yourcenarien de cette photographie : (Quoi l’Éternité ?, p. 287.)

Je suis aussi tentée de vous faire connaître une périphrase de Victor Hugo qu’elle retint ; voyant au corsage d’une femme un bouquet de fleurs, le poète appelait cet ornement « un bouquet d’agonies ».

Mais si l’on creuse la question de l’écologie telle que Marguerite Yourcenar entendait la justifier, c’est-à-dire non seulement par l’énoncé des méfaits à mettre au compte des hommes, il convient d’ajouter comme deuxième raison, un argument d’ordre esthétique.

Cette justification d’ordre esthétique concerne essentiellement la flore sans oublier complètement la faune. Celle-ci, la flore, doit être impérativement respectée car elle procure « une extase des yeux » dont nous ne pouvons être privés. Prenons quelques exemples. La romancière fut invitée un jour à répondre au fameux questionnaire de Proust ; à la question : « Quelle fleur préférez-vous ? » elle répondit, n’en privilégier aucune. Elle appréciait « toutes les fleurs, avec une préférence marquée pour celles qui ne sont pas les produits parfois “ trop obtenus” de l’horticulteur moderne, fleurs sauvages qu’il importe de protéger là où elles croissent et de propager à nouveau là où nous les avons découragées ou détruites ».

Deuxième exemple. Elle aimait les jardins. Elle fut émerveillée par les jardins japonais qu’on lui fit visiter lorsqu’elle se rendit au Japon, l’automne 1982. Au Temple de la mousse, elle observait les jardiniers qui passaient et repassaient inlassablement leurs balais sur les 44 variétés de mousse ; ils semblaient ainsi répondre à l’injonction de Baudelaire : « Luttez sans relâche, toutes les formations sont périssables », périssables selon l’ordre des choses, mais non en vertu de décisions imprudentes et souvent malfaisantes des hommes qui ne respectent pas le chef-d’œuvre que le créateur leur a offert, la nature, dont ils sont les dépositaires exclusifs ou mieux les légataires universels. À Petite Plaisance elle entretenait son jardin avec un art attentif, méticuleux ; la pelouse était émaillée de crocus au printemps ; des buissons de lilas embaumaient l’arrière de la maison, des rhododendrons rappelaient ceux qui ornaient la montée au château Mont-Noir. Aidée par son amie américaine, Grace Frick, elle avait planté une vigne vierge pour ombrager leur terrasse. De grands arbres constituaient une petite forêt et après chaque tourmente de grand vent, elle ramassait le bois mort devenu un combustible naturel gratuit et flamboyant. Les deux occupantes de la maison l’avaient agrandie sans excès car il fallait épargner au maximum « chaque brin d’herbe ».

Vous pouvez imaginer l’effroi et l’indignation de l’écologiste (sans étiquette, elle ne voulait en porter aucune) lorsqu’elle apprenait que l’on allait abattre les grands arbres des forêts voisines. Pour éviter ce désastre, elle avait acheté avec d’autres habitants des Monts-Déserts un certain nombre d’îlots du voisinage. Ceux-ci devenaient intouchables. Elle prit de même la défense des immenses territoires de l’Alaska, qu’elle refusait de voir devenir la proie de constructeurs attirés par les profits du tourisme.

Elle eut des paroles sévères contre les bûcherons ; déjà mal aimés à ses yeux lorsqu’ils maniaient la hache, que devinrent-ils possesseurs de la tronçonneuse qui multipliait en peu de temps le nombre des victimes ? Elle les appelait les « assassins des arbres ». Elle oubliait que sa maison était en bois ; elle la devait à l'un de ces assassins !

Je ne peux passer sous silence la création conforme à une suggestion de la romancière, « fonder une réserve naturelle au Mont-Noir, où, disait-elle, « j’ai passé une grande partie de mon enfance ». Et cette réserve existe depuis 1982. Comme vous la connaissez à coup sûr mieux que moi, si j’ai l’obligation de la mentionner, je n’ai pas en revanche l’outrecuidance de la décrire.

Voyons maintenant la sollicitude qu’elle accordait à la faune et qui nous conduira à découvrir la troisième raison que j’ai appelée métaphysique. La sollicitude yourcenarienne envers les animaux est la même que celle éprouvée par Montaigne qui écrivait au chapitre XI de son second livre :

De moy (quant à moi)...p. 159.

Vous êtes avertis, la chasse est dans ce texte strictement blâmée voire condamnée ainsi que les divertissements mettant en jeu la vie des animaux. Voici un exemple transcrit dans une belle langue poétique : p. 179, un regard sur le monde. Elle a dit et répété son attachement à la gent volatile, les oiseaux. Elle se proclamait leur servante. Les migrateurs étaient assurés de trouver toujours de la nourriture dans des mangeoires suspendues aux branches des arbres du jardin, mangeoires en bois bien entendu (tout pastique était exclu à Petite Plaisance). Dans son dernier roman, Un homme obscur, elle présente un personnage isolé dans une piètre masure au bord de la mer du Nord. Celui-ci n’a guère pour compagnon que les oiseaux et le vent. Voici comment il décrit la féerie des oiseaux de mer en plusieurs tableaux qui lui permettent de mentionner un grand nombre de figurants. (p. 94.). Mais vous savez quand on prend la peine de lire tout l’œuvre de Marguerite Yourcenar, on s’aperçoit que le défilé des animaux mentionnés est immense, du plus petit, le colibri au plus monumental, l’éléphant. (À propos d’une croix d’ivoire suspendue au haut de son berceau, elle s’indigne dans Souvenirs pieux que l’on ait pu détruire un animal, « grande masse de vie intelligente » pour aboutir à cela). Son animal favori était le chien, pas une seconde le chat. Marguerite Yourcenar en eut toujours un, dont le plus vénéré fut Valentine qui, aux côtés de sa maîtresse, accueille le visiteur de Petite Plaisance sur une grande photographie ; une autre admiration yourcenarienne se portait vers les dauphins, ces grandes créatures luisantes et joyeuses qu’elle rencontra dans la Manche sur le bateau des fuyards qui se rendaient de Belgique en Angleterre dès qu’ils eurent entendu le tocsin annonçant la Grande Guerre. Jeune adolescente, elle fut émerveillée par « cette race sublime plus douée que les autres dans les courbes des vagues comme dans les sinuosités de leur corps » elle se désolait de penser à tous « les crimes que nous avons commis et commettons plus que jamais contre ces bondissantes créatures », autrement dit contre ces déités marines. L’homme est alors crédité d’une périphrase qui fait pendant à celle infligée aux bûcherons, (Les assassins des arbres) eux sont nommés les « bourreaux des bêtes ».

Il va de soi que je ne peux passer sous silence son combat en faveur des jeunes phoques assassinés sur la banquise à peine nés. Maintes personnes parmi vous savent qu’elle écrivit une très longue lettre à Brigitte Bardot le 24 février 1968. Au nom de la protection des animaux, elle demandait à l’actrice d’intervenir en faveur de la condamnation de l’abominable massacre perpétré chaque mois de mars au moment de la chasse dans les eaux de la banquise canadienne. Elle s’élevait contre l’usage des peaux de ces victimes innocentes ; elle demandait à l’actrice d’intervenir auprès du ministre du Canada, elle réclamait le boycott de la fourrure de phoques ; elle en appelait à la compréhension des femmes pour en bannir l’usage.

Sûre d’être entendue, elle terminait sa lettre par une formule très flatteuse : « Il est merveilleux que la beauté et la grâce soient en même temps la bonté ».

Il y a 2 ans peut-être environ, Brigitte Bardot a écrit un volume de mémoires dans lequel, elle fait allusion avec fierté, à cette lettre et à la visite que l’académicienne lui a faite à la Madrague (la maison provençale de Brigitte Bardot) par une pluie battante, peu après son élection à l’Académie française soit en 1980 sans plus de précision (le 6 mars 1980). La page où cette allusion est rapportée comprend une jolie photographie de la romancière mais elle s’accompagne d’une citation fausse, écrite de mémoire sans souci d’exactitude, un à peu près : voici cette citation dont le but était d’inviter tout un chacun à devenir végétarien :

Je cite Brigitte Bardot : Comme le disait Marguerite Yourcenar, « Je ne veux pas digérer l’agonie. »

Marguerite Yourcenar ne s'est pas exprimée ici. Où se trouve l’inspiration de cette phrase ? Dans le roman L’Œuvre au Noir. Zénon le protagoniste est à la fois philosophe et médecin dans un hospice pour les pauvres. Pauvre lui-même il choisit à l’auberge des mets à bas prix. Marguerite Yourcenar écrit alors : « La viande, le sang, les entrailles, tout ce qui a palpité et vécu lui répugnaient à cette époque de son existence, car la bête meurt à douleur (emprunt à François Villon, qui veut dire meurt en souffrant), et il lui déplaisait de digérer des agonies ». Autrement dit il était végétarien.

Mais à cette simple et naturelle pitié à l’égard de tout ce qui vit, la flore et la faune, s’ajoutait une troisième et dernière considération d’ordre métaphysique ou ontologique comme vous voulez. Marguerite Yourcenar croyait en l’existence d’une anima mundi soit d’une âme habitant tout ce qui est animé justement. Zénon dont je viens de parler affirmait l’existence d’un principe de vie sensible partagé par les êtres humains, la plante, l’animal et même la pierre. Cette croyance s’inscrit dans une philosophie panthéiste. Zénon souscrit à l’idée que Dieu est dans tout et que les animaux sont dotés de sensibilité comme l’homme. « La fauvette pleure ses petits comme Andromaque ». Nathanaël, le personnage aux oiseaux estime « qu’il ne se sent pas homme par opposition aux bêtes et aux plantes mais plutôt frère des unes et lointain cousin des autres ». Ces considérations ne sont pas avancées comme des dogmes. Elles l’aident cependant à s’indigner du sort brutal que les hommes peuvent infliger aux animaux. Mais il faut quand même retenir une idée sous-jacente. Flore et faune sont des réalités sacrées et comme telles méritent le respect. L’empereur Hadrien disait avoir parfois « religieusement contemplé la terre ». Sa biographe faisait de même. Et bien évidemment cette admiration recueillie dépasse le cadre de la flore et de la faune. Elle s’applique à tous les beaux spectacles que l’univers nous offre, de l’immensité céleste et son décor d’étoiles à la mer « qui ne sait pas qu’elle est bleue », aux couchers de soleil radieux ou à la claire fragilité de l’aube.

Comme preuve de l’engagement écologique de Marguerite Yourcenar, je mentionnerai qu’elle adhérait à 31 associations en faveur de l’écologie aux États-Unis et à 13 en France (liste établie par Michèle Goslar).

Il me reste à vous signaler un rapprochement que faisait la romancière entre La tragédie écologique et un autre drame qui ravage le monde, à savoir le surpeuplement de la planète qui l’inquiétait vivement et de plus en plus dans sa vieillesse. Vous voyez que les hommes sont moins oubliés qu’elle voulait bien le dire ! En effet son calcul est simple. Si au lieu d’être 7 milliards d’habitants par le monde nous n’étions que 6, 5 ou pourquoi pas 4 milliards, la nature ne serait pas exploitée jusqu’à l’épuisement, les animaux pourraient vivre tranquilles, les poissons au fond des mers, les bécasses dans le ciel...

Il n’y a pas seulement pour l’humanité du fait de l’exploitation jusqu’à l’os de la nature la crainte de disparaître sur une planète morte, mais celle de ne plus pouvoir vivre humainement, de n’avoir plus l’air nécessaire pour bien respirer, une surface de vie acceptable, une éducation, un certain sens de son utilité. Et voici une déclaration magnifique de l’Académicienne ; « créer des terrains vagues où grouillent des millions d’enfants abandonnés, c’est déshonorer l’espèce ». Sans compter que de fil en aiguille cette surpopulation peut entraîner des guerres futures ; « trop nombreux dans un sac de farine, dira-t-elle, les charançons s’entredévorent ». Mais nous abordons d’autres sujets, la perspective d’autres tragédies. À chaque conférence la sienne.

Je terminerai ma causerie en vous faisant part d’un vœu cher au cœur de la romancière, vœu qui confirme sa grandeur et l’objectif de son combat : « Il s’agit pour chacun de nous de préparer pour demain un monde plus propre et plus pur ».