Hadrien, un empereur exemplaire

Hadrien fut un grand administrateur civil dont les efforts constants visaient à « faire de l’État une machine apte à servir les hommes, et risquant le moins possible de les broyer ». Il voulait que les Romains dès leur jeune âge bénéficient d’une formation intellectuelle droite et ouverte fondée sur l’étude de la langue grecque où chaque mot assure le contact direct avec les réalités et sur une culture grecque riche de trésors d’expériences appliquées à l’homme et à l’État. Désirant donner aux connaissances humaines l’abri nécessaire pour établir un lien indestructible entre les générations, il fit édifier trois bibliothèques. « Collaborer avec la terre », construire, « collaborer avec le temps », reconstruire, étaient pour ce prince des objectifs primordiaux, accompagnés du souci constant de respecter les canons de la beauté et de proscrire tout gaspillage éhonté.

Compter et économiser étaient pour ce grand argentier des maîtres-mots. Hadrien refusait de puiser impunément dans la manne crue inépuisable des impôts. Il invitait l’État et l’Administration à réduire leurs dépenses, à ne pas dépouiller les citoyens. Par exemple, il s’employa à diminuer « l’exorbitante quantité d’esclaves de la maison impériale », à restreindre le nombre insolent d’attelages qui encombraient la voie sacrée. Toutefois il sut être généreux à bon escient. Ainsi des secours furent-ils distribués à des paysans appauvris par un hiver meurtrier alors que des gratifications furent refusées à de riches citoyens toujours prêts à profiter de la sollicitude de l’État.

Législateur, Hadrien recommandait une fois encore l’économie. Il croyait peu aux lois : « Trop dures, on les enfreint (...), trop compliquées, l’ingéniosité humaine les contourne ». Il exigeait le bannissement des lois superflues et l’application stricte des sages décisions. « Grand commis de l’État », il témoignait un grand souci de justice et d’humanité dans l’exercice de son pouvoir, pouvoir si vaste qu’il ne pouvait l’assumer à lui seul. Il dut expérimenter la difficulté de s’entourer d’un personnel sûr, « armée civile » qu’il fallait sans cesse jauger, surveiller, renouveler.

Un tel programme exigeait la paix dans l’empire. L’empereur s’efforça de « stabiliser la terre » . Néanmoins, à la fin de sa vie, son ambition pacifiste fut tenue en échec. Il dut mener la sanglante campagne de Palestine et laisser en ruine un pays qui ne cesse d’être le lieu de durs conflits. Hadrien, général en chef, explique sa défaite en énonçant une vérité intemporelle : « dans tout combat entre le fanatisme et le sens commun, ce dernier a rarement le dessus », auquel cas, conclut-il, « les chances de paix » par le monde s’avèrent médiocres dans l’avenir. Toutefois, l’empereur malade, condamné à l’attente résignée de sa fin, gardait l’ultime espoir que, pendant les périodes de paix, apparaîtraient quelques hommes qui travailleraient et sentiraient comme lui.

Et c’est à Marguerite Yourcenar[1] que l’on doit l’évocation d’un empereur dont le souvenir peut traverser les siècles pour rappeler à quelques-uns leurs devoirs d’hommes d’État, et à tous leurs devoirs de citoyens.


Marthe Peyroux

 

[1] Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Œuvres romanesques, éditions La Pléiade, Gallimard, 1982.

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