Le 10 février 2011

Hommage à Jacqueline de Romilly

Quelques semaines avant son décès, le 18 décembre dernier, à l’âge de 97 ans, un journaliste a demandé à Jacqueline de Romilly si elle avait pensé à son successeur au fauteuil n°7 à l’Académie française. Elle répondit que l’usage, en vérité une obligation, était que les Académiciens n’avaient aucune recommandation à formuler à ce sujet. « Cela ne se fait pas ». Elle précisait seulement que par tradition on empêche qu’un fauteuil n’aille d’un médecin à un autre médecin, d’un historien à un autre historien « considérant qu’il ne s’agit pas de chaires mais de gens ». Puis elle ajouta avec un sourire sans doute teinté de malice : « Je vois où vous voulez en venir ! » et déclara avec netteté : « Je suis encore loin de l’Achéron ». (Le fleuve des Enfers dans la mythologie).

Hélas ! Elle était tout proche de sa fin mais certes pas de l’Achéron. Combien elle se jugeait avec sévérité ! Loin de l’Achéron, des enfers, elle le sera toujours. Sa mort connue, les éloges ont fusé accompagnés souvent de photographies. La plus admirable de toutes représente une belle jeune fille de dix-sept ans, lauréate du concours général de latin et 2ème en grec ancien, une pile de livres sur le bras gauche et deux autres à ses pieds.

Jacqueline de Romilly a été unanimement célébrée : « grande helléniste », « combattante immortelle » en faveur de la Grèce antique... Parmi tous les éloges qui lui ont été prodigués, il en est un que j’ai retenu parce qu’il échappe aux formules grandiloquentes toutes faites, c’est celui de son éditeur, Bernard de Fallois :

« Elle désarmait par son espèce d’autorité naturelle. Elle avait ce mélange de simplicité, de sérieux et de gaîté des grands professeurs ».

On s’est beaucoup interrogé : pourquoi cette passion sans faille en faveur d’un petit pays, à une époque lointaine, cependant précise et limitée, le V° siècle avant notre ère, le siècle de Périclès, le siècle du « miracle grec » ? On doit cette dernière appellation à Ernest Renan.

Oui, pourquoi cette passion si ardente pour la Grèce ? C’est la question à laquelle je répondrai : pourquoi ce choix de la Grèce antique ? Mais auparavant, je mentionnerai quelques détails concernant la biographie de J. de Romilly.

Jacqueline David est née à Chartres en 1913. Son père, Maxime David, fut un Normalien brillant, agrégé de philosophie ; hélas il s’inscrit au nombre des premiers soldats tués sur le front de la Somme au début de la Grande Guerre. Sa fille est donc Pupille de la Nation. La mère de Jacqueline, Jeanne David, cultivée et d’un tempérament gai, ne l’a jamais quittée. Toutes deux vécurent un accord parfait, « une profonde dépendance mutuelle ».

La vie scolaire puis la carrière professionnelle de Jacqueline David, devenue Jacqueline Worms de Romilly par son mariage en 1940, patronyme qu’elle allégera en « de Romilly », cette vie scolaire et cette carrière vont de succès en succès, de promotion en promotion. Au lycée Molière à Paris, le prix d’excellence lui revenait sans discontinuer. Elle fut admise à l’École Normale supérieure de la rue d’Ulm en 1933, école qui venait de s’ouvrir aux jeunes filles. Elle est agrégée des lettres classiques, docteur d’État ès Lettres, 1ère femme membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1975, 2ème femme élue à l’Académie française le 24 novembre 1988, au fauteuil d’André Roussin, auteur de comédies à succès ; Marguerite Yourcenar lui a ravi la première place en 1981. On se rappelle que Jean d’Ormesson fut l’artisan de ce véritable séisme à l’époque tandis que Jean Dutourd qui vient de nous quitter (il est décédé le 17 janvier dernier) a toujours été résolument hostile à la présence de femmes quai de Conti. Presque jusqu’à la fin de sa vie, elle s’est rendue à l’Académie chaque jeudi pour participer aux travaux sur le dictionnaire. Cette tâche lui plaisait. Un jour, elle fit la découverte dans une vieille édition d’un dictionnaire, de la définition du mot « homme » : « terme générique qui embrasse les femmes » !

Elle a enseigné dans des lycées, des universités, dont la Sorbonne où elle termina sa carrière, enfin au Collège de France. Elle enseigna aussi comme professeur temporaire dans une dizaine d’universités étrangères, en Grèce bien sûr, en Italie, aux États-Unis où, au bout de trois mois seulement, elle donna une conférence brillante en anglais.

Elle est six fois « Docteur honoris causa ».

Elle a cumulé les prix ; j’en ai déjà mentionné deux. Elle a reçu le Grand prix de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre qui compte, à la fin de sa vie plus d’une quarantaine de titres. Le prix Onassis lui fut attribué à Athènes en 1995. Mais ce à quoi, elle attache un très grand prix et dont elle est fière, c’est de recevoir en 1995 la nationalité grecque. En 2001, elle est nommée ambassadeur de l’Hellénisme. En 2007, elle est élevée à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’honneur.

À Paris, elle vécut rue Chernoviz dans le 16° arrondissement. Elle disposait d’une grande pièce qui donnait sur une petite terrasse au septième étage, presque en plein ciel. On a des photos de sa bibliothèque ; on devine sur les rayons, des livres usés, presqu’en pièces détachées, des livres à bout de souffle.

Le point noir dans cette vie et dans cette carrière se situe pendant la seconde Guerre Mondiale : privation du droit d’enseigner étant donné son statut de fille d’un père Juif, Maxime David, et parallèlement, avec sa mère elle, a quitté Paris pour vivre en plusieurs villes de la France libre pour éviter une arrestation.

Vous savez qu’elle est décédée à l’hôpital Ambroise Paré à Boulogne-Billancourt et inhumée sous le nom de Jacqueline David, au cimetière du Montparnasse, auprès de sa mère.

Je vais maintenant énoncer et justifier en trois étapes, les raisons pour lesquelles Jacqueline de Romilly a consacré toute sa vie à la Grèce du V° siècle avant notre ère.

PREMIÈRE ÉTAPE: La révélation dans son adolescence du chef-d’œuvre de l’historien grec, Thucydide (460-395): Histoire de la guerre du Péloponnèse.

La mère de Jacqueline attentive au travail scolaire de sa fille s’était aperçue que celle-ci s’intéressait beaucoup au grec ancien. Elle lui offrit un jour les sept volumes d’une édition de Thucydide qui lui avait plu pour sa reliure en parchemin. Jacqueline se rappelle fort longtemps après, avoir entrepris avec avidité la lecture de ces volumes pendant un séjour d’été à Combloux, en Haute-Savoie. On est en droit de penser que ce cadeau a déterminé l’orientation de toute une vie. Car tel est le rôle du destin, maître partiel de chaque existence. Elle se rappelle :

« Dans mon souvenir, je revois le grand pré en pente dans lequel j’étais étendue, le soleil et la fraîcheur de l’air, et ce vent qui me caressait le visage : ce vent se confondait avec la force intellectuelle du texte que je lisais et qui passait lui aussi sur moi, s’accompagnant d’une sorte de fierté et de confiance. L’un allait avec l’autre ».

Oui, dira-t-elle encore, « je veux bien admettre que le hasard a orienté ma vie ; mais « il faut compter sur une rencontre intellectuelle » sans quoi la fascination pour Thucydide aurait pris fin.

L’Histoire de la guerre du Péloponnèse est un des monuments de la littérature universelle. Jacqueline de Romilly lui a consacré sa thèse de doctorat d’État et un ami peintre, auditeur à la soutenance de cette thèse en 1947 à la Sorbonne, avait brossé une esquisse la représentant, esquisse sous-titrée d’une légende claironnante : « À Thucy pour la vie ! »

Jacqueline de Romilly a donné de cet ouvrage une traduction remarquable pour l’exactitude et le panache rendant la puissance et la concision du style de l’historien. Cette histoire recueille tous les suffrages de l’historienne pour deux raisons. Je rappelle au préalable que cette guerre opposa de 431 à 404, soit pendant 27 ans, les deux grandes cités grecques Athènes et Sparte qui se disputaient l’hégémonie du monde grec et contraignit à y participer presque toutes les villes grecques et qu’elle s’est terminée par le désastre définitif d’Athènes, soit par le drame de son empire perdu à jamais. Quelles sont ces deux raisons ?

1) Première raison : L’objectivité de Thucydide dans la présentation des événements, qualité qui pour Jacqueline de Romilly est exemplaire et devrait servir de modèle. Thucydide avait été envoyé comme stratège pour sauver les villes du nord assiégées par les Spartiates. N’ayant pas réussi, condamné à l’exil, il ne se consacra plus qu’à l’écriture de l’histoire de la guerre dont il était le témoin. Il en a raconté les faits avec une austérité stricte qui ne manque pas d’être émouvante et que Jacqueline de Romilly trouve plus efficace que des tirades indignées. Prenons un exemple.

Celui de la description saisissante (adjectif favori de l’historienne en train de décrire des faits graves et tragiques) du sort fait aux 7000 soldats athéniens prisonniers des Syracusains au cours d’une expédition grecque malheureuse qui avait compté 50000 hommes. La flotte grecque faisait merveille en pleine mer, mais une fois les trières engagées dans la rade de Syracuse, ils devinrent la proie facile des soldats syracusains. Ils furent parqués en grand nombre dans de vastes carrières à ciel ouvert les « latomies », endurant l’été, le soleil brûlant, l’hiver, des nuits froides. La puanteur des cadavres amoncelés les uns sur les autres était intolérable. Avec une simplicité économe de détails, sans apitoiement, Thucydide écrit : « Il se trouve que ce fut là l’événement considérable de notre guerre, et à mon avis, des événements grecs dont on a gardé le souvenir (...) et sur tant d’hommes partis, bien peu revinrent au foyer ». L’objectivité de Thucydide n’empêche pas que son jugement personnel soit perçu.

Jacqueline de Romilly appréciait cette objectivité, cette impartialité sans lyrisme qui témoignait de la clarté et de la neutralité d’esprit de l’historien.

Marguerite Yourcenar de son côté dira que ces latomies furent « les premiers camps de la mort » en Europe occidentale.

2) La deuxième raison: L’universalité, l’ambition d’universalité dans les faits, dans les événements historiques qui caractérisent l’œuvre de Thucydide. Une universalité en profondeur, c’est-à-dire une universalité menant à l’homme. Thucydide raconte des faits particuliers en leur donnant une valeur universelle, c’est-à-dire répétitive. Rien de nouveau sous le soleil, peut-on lire dans l’Ecclésiaste. Jacqueline de Romilly entend montrer que déjà Thucydide nous disait que l’histoire se répète. Il avait « l’avenir en vue et l’universel en tête ». L’exemple donné à l’appui de cette attitude est celui de la conquête éhontée par les Athéniens, de la petite île de Milos (celle de la Vénus) conquête rapportée dans un dialogue. Les Athéniens déclarent sans ambages aux habitants de l’île :

Nous estimons, en effet, que du côté divin comme aussi du côté humain (pour le premier c’est une opinion, pour le second une certitude), une loi de nature fait que toujours, si l’on est le plus fort, on commande ; ce n’est pas nous (les Athéniens) qui avons posé ce principe (...) il existait avant nous et existera toujours après nous...

L’impudence de ces propos stupéfie. Mais l’expérience leur donne raison. Le fabuliste, La Fontaine, n’a-t-il pas affirmé à son tour que :

La raison du plus fort est toujours la meilleure

J. de Romilly avait beau jeu pour vérifier l’éternité de ces vérités comportementales pendant la dernière Grande Guerre. Il lui suffisait de penser aux accords de Munich qui en septembre 1938 prévoyaient l’évacuation du territoire des Sudètes par les Tchèques et son occupation par les troupes allemandes. Ou bien encore, elle n’avait qu’à songer à la situation barbare faite aux prisonniers dans les Latomies et à la comparer à celle infligée à certaines victimes du Goulag ou du nazisme. Elle pouvait affirmer que de toutes parts les rencontres naissaient et que « c’était bien de son temps que lui parlait cet auteur vieux de 25 siècles. » J. de Romilly dira qu’elle a passé des heures de sa jeunesse comme de sa maturité à peiner sur l’œuvre de Thucydide mais elle ne regrette rien.

DEUXIÈME ÉTAPE: Les Grecs ont inventé la démocratie directe.

Fait incontestable dont Jacqueline de Romilly a bâti l’historique, présenté les raisons d’être, les modalités d’application, les avantages sans passer outre aux difficultés inévitables. L’admiration de l’helléniste tient à deux causes. Elle résulte d’une part, de son assentiment envers un régime politique qui procure une liberté certaine à chaque citoyen et confère à tous une relative égalité. Elle tient, d’autre part, à la valeur des textes y afférant. Ce fut un enchantement pour l’intellectuelle de découvrir dans ces textes et de texte en texte, l’apparition, les progrès et la mise en place de cette nouveauté fascinante, et toujours actuelle, la démocratie.

Cette forme de gouvernement a pris naissance chez les Grecs de l’Antiquité, ou plus étroitement chez les Athéniens, pour deux raisons. Tout d’abord leur prédisposition au goût des idées et du débat. Hérodote en donna une première illustration mais c’est Thucydide qui en fournit le meilleur exemple. Les guerres médiques (490-470) furent aussi la cause contingente de cette invention exceptionnelle. Au début de ces guerres qui opposèrent les Grecs aux Mèdes, c’est-à-dire aux Perses, les Grecs découvrirent la différence qui séparait les deux belligérants. Les Perses se prosternent devant un maître ; les Grecs ne se soumettent qu’aux lois qu’ils ont établies. Ils vivent sous la tutelle des lois. L’opposition est marquée entre la liberté et l’absolutisme. L’historienne ne manque pas de faire remarquer que la ligne de partage entre les peuples assujettis à un souverain et ceux qui vivent en démocratie passe encore, ou peu s’en faut, entre la Grèce et l’Orient.

Le principe original de ce nouveau régime revenait à permettre à tous les citoyens de participer aux débats de parole et d’idées, sur la meilleure manière de juger, de décider, de gouverner, d’être gouverné. Bien sûr ce principe de collaboration sur toutes les affaires publiques n’était possible que dans une petite cité où l’ Assemblée, rouage essentiel du gouvernement, comptait tous les citoyens de plus de 18 ans. Le quorum de 6000 requis pour certaines affaires graves était rarement atteint. Cette entorse à la démocratie sera exploitée par les détracteurs du système, à quelque époque que ce soit.

Or comme chaque citoyen disposait du droit à la parole, il importait d’être suffisamment mis au fait des questions abordées et capables d’en débattre. C’est pourquoi l’éloquence, la rhétorique, la logique, a-t-on pu dire, sont filles de la démocratie, d’où l’importance et le triomphe des sophistes qui enseignaient l’art de bien parler et de bien raisonner. Vous commencez à comprendre l’amertume de Jacqueline de Romilly qui voyait l’enseignement du grec se réduire de nos jours comme une peau de chagrin alors que le grand mérite de cette langue ancienne reste inchangé : être formatrice de l’esprit et de l’art de s’exprimer.

Toutefois ce principe de gouvernement souffrait deux tares. La première, une réalité impensable de nos jours, l’esclavage, et l’exclusion des femmes de la vie politique. Jacqueline de Romilly repousse ces deux objections arguant d’une part que l’esclavage existait dans toutes les sociétés anciennes et que les Grecs ont lancé des idées dont le développement allait bien des siècles plus tard, permettre son abolition. Quant à la deuxième, elle lui semble tout aussi réfutable. Les Grecs ne mésestimaient pas les femmes ; elles s’illustraient au théâtre pour le meilleur et pour le pire ; Antigone et Clytemnestre en sont des illustrations. D’ailleurs, combien de siècles se sont-ils écoulés avant que les femmes ne soient plus écartées de toute vie politique ?

Il y eut aussi le cas embarrassant de Socrate. Une tache indélébile, un affront dans un système démocratique. Sa mort, plus qu’une faute -dira Jacqueline de Romilly- est « un crime ». Elle tente d’expliquer cette erreur infamante en évoquant les circonstances provocatrices du jugement coupable. Elle précise : « Ce sont, à mon avis, les difficultés du temps qui sont cause de sa mort, et non l’absence de liberté de pensée à Athènes. On sortait d’une longue guerre (celle du Péloponnèse, 404, Socrate est condamné en 399) qui s’était terminée par une défaite, et certains de ses élèves avaient été très compromis politiquement d’où la mise en accusation de Socrate. « Ce ne sera pas le seul exemple de l’histoire, commente Jacqueline de Romilly, où des intellectuels se verront accusés de tous les maux au sortir d’un désastre collectif ».

TROISIÈME ÉTAPE: la littérature et les beaux-arts.

Le 5° siècle grec avant notre ère inventa aussi la Tragédie. En moins de cent ans, un nouveau genre littéraire y naquit, s’y développa et connut son apogée grâce à trois auteurs célèbres : Eschyle, Sophocle et Euripide auxquels on doit un grand nombre de chefs-d’œuvre.

On peut être frappé par la simultanéité de la naissance de la démocratie et de la tragédie. Jacqueline de Romilly l’explique par l’intérêt passionné d’une cité tout entière pour des problèmes communs. Ces problèmes avaient souvent trait aux malheurs des hommes. En voici un exemple célèbre, celui d’Antigone que je vous rappelle succinctement. Antigone était la fille d’Œdipe, roi de Thèbes, en Béotie. Elle avait deux frères, Étéocle et Polynice qui à la mort de leur père se disputèrent la domination de Thèbes à tel point qu’ils décidèrent de se battre en duel pour régler ce différend. Mais tous deux périrent dans cet affrontement. Le roi Créon qui hérita du trône décida de donner des funérailles magnifiques à Étéocle mais fit jeter le corps de Polynice à la voirie au prétexte que ce dernier n’avait pas défendu Thèbes. Antigone refuse l’affront fait à Polynice et prend la décision de lui donner une mort décente. La tragédie, Antigone, de Sophocle, traite de la condamnation et de la mort d’Antigone pour désobéissance aux ordres du roi. Un des plus beaux moments de la tragédie est l’interrogatoire. Antigone comparaît devant le roi pour justifier son geste. Pour se défendre, elle oppose la loi morale à la raison d’État. La loi morale est une loi immuable et d’éternité ancrée au cœur des hommes. Cette loi dictée par la morale universelle lui enjoint de donner une sépulture décente à son frère. Elle agit par amour pour son frère, quitte à payer cet amour fraternel de sa propre vie.

Sa suprême défense tient dans un seul vers, un alexandrin parfait, avec la césure bien marquée au milieu :

Je naquis pour aimer et non pas pour haïr.

On doit la traduction de ce dernier vers à Marguerite Yourcenar, helléniste elle aussi, mais pour son plaisir et sans intention pédagogique.

Jacqueline de Romilly rappelle que dans les années trente du XX° siècle il devint à la mode de rénover les grands drames de l’Antiquité grecque. L’idée était venue parmi les dramaturges d’adapter les anciens mythes à leur époque. Par exemple, elle plaisantait Giraudoux qui parle -sans en sentir le ridicule- « du petit doigt d’Agamemnon que Clytemnestre sentait s’appuyer contre son dos dans l’étreinte conjugale ». Cela revenait à métamorphoser l’infiniment grand en infiniment petit, une trahison, c’est la négation de grandes valeurs humaines que l’on pouvait croire intouchables, au bénéfice de détails infantiles.

En revanche, elle était plus conciliante avec les emplois fréquents que fait la langue, voire le commerce, d’emprunts à des noms ou à des faits mythologiques. Rappelons le cas de ce déménageur parisien qui donna pour raison sociale à son entreprise, Ulysse, au motif qu’il promettait un temps record pour pratiquer ses déménagements ! Ulysse qui a mis vingt ans pour se rendre de Troie dans sa patrie natale, l’Ithaque ! Il n’avait qu’à traverser la mer Égée et contourner le Péloponnèse, mais que d’embûches ne rencontra-t-il pas ? Que de péripéties ne retardèrent-elles pas son retour auprès de Pénélope ?

Jacqueline de Romilly s’est tout autant intéressée à la poésie. Elle a fait une analyse minutieuse de trois vers du grand poète grec, Pindare (518-438), trois vers empruntés à la légende des deux jumeaux Castor et Pollux, né l’un du dieu Zeus, l’autre d’un simple mortel. Castor fut tué dans un combat alors que Pollux était immortel. Mais le désespoir de Pollux était tel que Zeus lui offrit de partager le sort de son frère, c’est-à-dire de passer la moitié du temps sous terre, l’autre moitié au ciel. Ces faits rappelés, Pindare enchaîne :

> « À ces mots, pas un doute au cœur de Pollux, il ranima les yeux, et ensuite la voix de son frère cuirassé de bronze, Castor ».

Jacqueline de Romilly commente. Pour toute réponse, un geste. Pas un mot d’explication psychologique sur le fait même de la résurrection de Castor. On ne voit que le résultat, Castor est « ranimé ». Et le nom même de ce ressuscité n’est prononcé qu’à la fin de l’ode, Castor. Nous restons sur une image « saisissante ». Jacqueline de Romilly est en admiration devant cette économie de moyens (de mots) pour présenter un geste merveilleux. Cette économie est la caractéristique de Pindare ou pour mieux dire de la grande poésie classique. L’essentiel est dégagé : l’affection entre deux êtres. C’est un sentiment profondément humain, l’amour fraternel. Un exemple concret est porteur d’abstrait.

Jacqueline de Romilly a peu parlé des arts : de la statuaire, de l’architecture, arts contemporains de Pindare, et qui ne pouvaient que lui plaire. Ces arts répondaient à un impératif de Périclès : « nous cultivons le beau dans la simplicité ». Elle ne manqua pas d’admirer les innombrables statues de jeunes hommes virils, des athlètes le plus souvent. La sculpture grecque s’était détournée des monstres et concentrée sur l’homme. Comme dans l’art littéraire, on peut noter la simplicité des lignes. Elle a particulièrement vanté la statue en bronze de l’Aurige de Delphes, au musée de Delphes, statue d’un homme qui conduisait l’attelage du vainqueur à une course de char. Coiffure impeccable, cou rigide, regard intense de l’homme qui a parfaitement rempli sa mission. Il est vêtu d’une draperie qui s’anime le long du corps. Les pieds nus semblent solidement plantés sur le sol, témoignage d’un réalisme vigoureux. Ce cocher inconnu est le modèle des vainqueurs et cette pureté de lignes donne à la statue de bronze une valeur universelle.

Jacqueline de Romilly a parlé sobrement de l’architecture, du Parthénon, le temple d’Athéna, sur l’Acropole, le chef-d’œuvre de l’art savant de l’époque. Elle a longuement admiré la manière dont son ami, Roger Caillois, l’a décrit, opposant une œuvre minuscule du travail humain à l’immensité de l’horizon qui l’entoure et la met en valeur. Le Parthénon, dira Roger Caillois, atteint à l’ « excellence de la beauté la plus pure ».

Cette œuvre a résisté aux affronts successifs d’envahisseurs qui ont démoli son toit, détruit ses murs sans porter atteinte à son rayonnement.

Je dois ajouter une quatrième partie à ma causerie visant à montrer pourquoi la passion de l’académicienne à l’égard du grec et des merveilles de la civilisation grecque s’est métamorphosée au fil des ans en un devoir : celui de prendre la défense des humanités dans les programmes scolaires de l’enseignement public.

On peut proposer deux arguments majeurs justificatifs de ce devoir, de cette mission.

-D’une part, un argument didactique qui consiste à convaincre que le grec aide à la formation du jugement. Et cela se comprend aisément quand on a pratiqué les langues anciennes baptisées les humanités, que ce soit le grec ou le latin. Ce sont des langues dites à « flexions » c’est-à-dire que suivant les fonctions des mots dans la phrase, ils se terminent de différentes façons si bien qu’ils peuvent être placés librement dans la phrase, et que par conséquent, on est obligé de faire très attention pour analyser, pour comprendre les phrases. Apprendre cela, dira-t-elle, quand on est jeune, à l’école, développe à l’extrême « les capacités d’analyse et de concentration. » Elle ajoute même « que l’identification de l’erreur et la découverte de l’exactitude deviennent un jeu. »

Elle mentionnait que d’éminents chefs d’entreprise ou de dirigeants d’administration lui avaient souligné tout ce qu’ils devaient au grec pour la facilité à trouver, à développer des arguments.

-D’autre part, la défense du grec se justifie par la valeur éthique (morale) des grands textes du siècle d’or, le cinquième. Ces textes sont beaux littérairement mais aussi pour leur valeur morale. On y trouve l’éloge de la démocratie, des vertus morales, l’héroïsme avec Antigone, la tolérance lorsque Oreste deux fois meurtrier de sa mère, Clytemnestre et d’Égisthe est acquitté afin de mettre un terme à l’esprit de vengeance qui ne fait qu’ajouter des victimes aux victimes ; cela revenait à rejeter la loi du talion.

Il importe de faire connaître ces grands-chefs d’œuvre aux jeunes élèves, autrement dit de les inclure dans leur érudition commençante. « Les choses belles sont difficiles » disait Platon, mais une fois qu’on les a conçues ou comprises, on est pris d’une satisfaction fière et durable.

Jacqueline de Romilly fut joyeusement surprise d’apprendre un jour de l’année 2006 que venait de paraître une méthode « Assimil » pour l’apprentissage du grec ancien, ouvrage épuisé en trois mois ! Mais il est réédité. Trouver un produit pour la vaisselle appelé « ajax » la séduisait moins ; c’est peut-être pour punir le véritable Ajax d’avoir enlevé Cassandre qu’il a subi cette piteuse métamorphose ! Mais elle se consolait de ces déboires langagiers en écoutant toujours avec plaisir « La belle Hélène » d’Offenbach. Et puis elle découvrait avec fierté qu’aux États-Unis, la Grèce n’était pas oubliée : la capitale de l’État de Washington à l’extrême nord-ouest des États-Unis s’appelle, Olympia, et la chaîne des montagnes environnantes « les monts olympiques ».

Elle s’amusait à rappeler un mot d’Agatha Christie, l’auteur anglais de romans policiers à énigme, qui avait épousé un archéologue. « Ah ! dit-elle un jour dans un dîner, être la femme d’un archéologue, c’est merveilleux, parce que plus c’est vieux plus ils apprécient ». Et Jacqueline de Romilly d’ajouter : « Je suis un peu de cet avis pour la littérature grecque et pour Eschyle ».

Mais la tâche entreprise, le maintien, la pérennité dans l’enseignement public des langues anciennes qu’elle appelait « modernes », ne s’avérait pas facile. Elle a créé une société : la S.E.L. (Sauvegarde des Enseignements Littéraires) dont le but est inscrit dans le titre même. Elle avait conscience d’être reçue avec amabilité dans les cabinets ministériels sans pour autant recevoir l’assurance absolue qu’on ne toucherait plus aux derniers remparts élevés pour maintenir les langues anciennes dans l’enseignement. Elle se disait « optimiste par nature mais pessimiste par raison ». Parfois elle ne cachait pas son découragement, dans les moments de solitude où « le cœur manque ». Et puis jetant un regard sur toute sa vie, qu’elle disait avoir passée sans qu’ « elle y fasse attention », elle précisait que « sa carrière de professeur avait été, d’un bout à l’autre, celle qu’elle souhaitait ».

Quelques semaines avant sa mort, un autre journaliste lui demanda comment elle utilisait son temps, elle répondit : « Travailler, réfléchir, travailler encore, je ne sais quoi faire d’autre ». Que faisait-elle alors qu’elle ne pouvait plus se consacrer à son travail d’helléniste du fait de sa cécité ? Elle écrivait. En vérité, elle dictait ses textes. Elle s’est toujours défendu d’être une romancière. Elle disait n’avoir pas de style. Elle en avait un, bien à elle. Un style « intelligent », je ne sais pas si ce qualificatif a un sens ; je veux dire un style, clair, limpide, bien structuré, pas encombré de lyrisme mais toutefois sans raideur, ni sècheresse. Un style à l’image de la beauté des œuvres du 5° siècle, un style cartésien.

En 1987, donc, à l’âge de 74 ans alors qu’elle était encore exempte d’infirmités, elle a composé un beau livre, Sur les chemins de Sainte-Victoire. Sur un flanc de cette montagne au nord-est d’Aix-en-Provence, elle possédait une petite maison de plaisance. Sa description de cette montagne compte mille et une ressemblances avec la Grèce. On croirait une seconde Grèce. Ainsi le moutonnement des collines qui couronnent le sommet de la montagne lui paraît-il la caractériser autant que le paysage qui entoure Delphes. La lumière sur ces collines « changeante et dorée, vous porte comme une aile ». Et bien sûr cette montagne rappelle en l’esprit de la promeneuse l’idée que les Grecs se faisaient de la lumière. Pour eux « la lumière c’était l’espérance ; voir la lumière, c’était vivre », cette lumière qui viendra à lui être refusée. Elle salue aussi le printemps bref et éblouissant qui arrive en Grèce comme un miracle ; la terre se couvre soudain d’anémones et de coquelicots. Celui de Sainte Victoire « fait durer son feu d’artifice un peu plus longtemps ».

Puis atteinte par le grand âge, elle n’écrivit plus que de petits livres de souvenirs et de rêveries où la Grèce n’était jamais loin. Ainsi dans l’ouvrage qui porte pour titre un vers de Tristan Derème, poète qu’elle aimait : « Les Roses de la solitude », elle raconte le beau souvenir d’une journée où après une conférence qu’elle avait prononcée sur l’Acropole, on l’avait conduite au mont sacré, l’Olympe, où résidaient les dieux.

Elle décrit sa montée au sommet ; après un long parcours en voiture, l’excursion se termine à pied. Je la cite par bribes. « Les oreilles comme serrées par l’altitude, nous avons reçu en plein visage la fraîcheur de l’air, et sa légèreté (...) Dans ce silence, seulement un bruissement d’eau, tout proche pour nous accueillir (...). Et puis nous avons levé les yeux. (...) Alors d’un geste du bras, notre guide nous a montré le ciel où tournoyaient de grands oiseaux et il a murmuré : « Voyez, vous avez même les aigles de Zeus ! » ... L’helléniste commente : elle pensait avec saisissement : « Je touche en ce moment à l’histoire ».

Son dernier livre paru à l’automne 2010, s’intitule : La grandeur de l’homme au siècle de Périclès . Il lui semblait qu’à l’époque d’inquiétude, de tourments, de crise économique et –par suite- de crise morale que nous vivons, il était utile d’apprendre aux jeunes élèves les textes, les grands textes toniques et beaux de l’Antiquité grecque, textes qui invitent à s’émouvoir de diverses façons de toutes les merveilles qui peuvent jalonner l’existence humaine en dépit des difficultés et des désastres. Elle reprenait la fière expression de Sophocle pour définir l’homme : « Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grandes que l’homme ».

Elle terminait ce dernier ouvrage testamentaire en quelque sorte, par ces mots :

« J’ai eu du mal à écrire ce livre : (il faut comprendre à le dicter) je n’y vois plus, j’entends très mal et ma mémoire a des fléchissements... ».

Mais elle tenait à écrire ce dernier livre en faveur de l’étude du grec et de la littérature grecque et de façon un peu désabusée, elle ajoutait : « Je ne sais si l’on m’entendra ; quelques-uns peut-être ». S’adressant à ceux qui poursuivront sa tâche, elle écrivait un dernier mot, « merci ».

Mon tour est maintenant venu de dire « merci » à vous tous, Mesdames et Messieurs, qui m’avez écoutée avec une très grande attention. Merci.

Marthe Peyroux