Marguerite Yourcenar
Mozart à Salzbourg

Mozart, né à Salzbourg en 1756, mort à Vienne en 1791, à l’âge de trente-cinq ans

Michel de Crayencour, le père de Marguerite Yourcenar, avait pris en main l’instruction de sa fille jamais inscrite dans aucune école. Peu mélomane, il la mena néanmoins, par devoir, à quelques concerts classiques. Le souvenir le plus sûr qu’en retint l’adolescente, est « celui de quelques arias de Gluck qui », écrira-t-elle dans ses Mémoires, lui « apprirent que la musique pure existait ». L’épithète « pure » est de première importance. Il définit l’exigence majeure, la qualité sine qua non qui doit auréoler une œuvre musicale afin de s’accorder aux goûts de la romancière. « L’univers des sons », soit la musique, ne pouvait lui plaire que soumis à l’obligation de pureté.

Marguerite Yourcenar plus mélomane que son père, ne manqua pas au cours de ses voyages ou de ses séjours en Europe d’assister à de grands spectacles musicaux. C’est ainsi qu’elle s’arrêta deux fois dans sa vie à Salzbourg. La première étape dans cette ville date de 1932, elle avait alors 29 ans ; la seconde de 1964 à l’âge de 61 ans. C’est seulement en 1980 qu’elle fit paraître, très remanié le texte qu’elle avait écrit lors de son premier passage. Elle en conserva le titre : Mozart à Salzbourg.

Je vais vous parler de cet article relativement bref, le seul qu’elle ait consacré à un musicien. Il mêle des données biographiques à des analyses sur cinq pièces du compositeur : 3 opéras : La Folle Journée (Le Mariage de Figaro), Don Juan, La Flûte enchantée, une symphonie, la Jupiter et une messe, le Requiem.

I. Le paragraphe d’ouverture dudit article enchaîne une série d’impératifs, somme de conseils négatifs que j’énumère brièvement :

« Ne nous arrêtons pas devant les tavernes, (nous, désigne la romancière touriste et son amie américaine, Grace Frick, mais au-delà, tous les visiteurs éventuels) attirés par le bourdonnement des mandolines : le souci d’une musique plus pure nous possède ».

Cette première interdiction exprime le rejet d’une musique facile, de son bruit uniforme, porteur de sonorités lancinantes comme le bourdonnement d’ailes d’insectes, en un mot d’une musique privée de lumière et de limpidité. La deuxième dissuade d’écouter l’orgue de la cathédrale qui répond le soir à l’ébranlement des cloches. Marguerite Yourcenar dira par ailleurs que « Mozart s’éveilla au bruit des carillons de Salzbourg » et que « toute promenade dans Salzbourg s’accompagne en sourdine du son des musiques de Mozart ». La troisième interdiction flotte dans l’irréel. Elle décourage tout un chacun d’aller se promener dans les jardins de l’archevêché « où, dit la romancière emportée par son érudition, les belles amies des prélats, un théorbe à la main, soupiraient des vers de Pétrarque ». Quant à la quatrième et dernière interdiction, elle stupéfie. En effet, elle intime aux visiteurs de ne pas se rendre au spectacle des grands opéras de Mozart, du moins de ne pas s’y rendre dès leur arrivée à Salzbourg.

Que faire pour ne pas mécontenter Marguerite Yourcenar ? Que préférer à tout cela ? La voyageuse, cicérone imaginaire, recommande de commencer une visite de Salzbourg par un pèlerinage, là « où, dit-elle, le fleuve limpide prit sa source », c’est-à-dire, au troisième étage de la maison où naquit le jeune prodige. En ce lieu, la visiteuse a été frappée par le plafond très bas mais qui pouvait sembler haut à des yeux d’enfant. En ce lieu, une vieille gardienne fait aux visiteurs l’aumône d’une note frappée d’un doigt jauni sur un clavecin. Celui-là même de Mozart.

II. Le deuxième volet de l’article consiste en un rappel biographique. Les détails choisis confortent une opinion de Marguerite Yourcenar, à savoir que « l’œuvre d’un musicien ou d’un poète ne s’explique pas par sa vie » ; une distance incommensurable peut les séparer.

Cette réflexion convient pour le cas Mozart. La romancière s’émerveillait du « mystère de son art ». Elle l’explique ainsi :

... « cette musique de bonheur, équilibrée comme un danseur de corde sur l’abîme qu’est au fond toute vie, n’est pas une fuite hors du réel ; elle n’est pas non plus l’équivalent d’un beau songe ; elle n’émeut pas en nous, comme celle de Schubert, les fibres les plus délicates et les mieux cachées ; elle ne nous berce pas comme celle de Chopin, pour mieux nous consoler ; elle ne nous aide pas à vivre, comme celle de Beethoven, en nous rendant le courage que nous n’avions plus. Elle est tout simplement musique : parfait agencement d’un univers de sons ».

Revenons à la petite chambre. Il convient de ne pas se laisser prendre au fond de sentimentalité qui gît en nous et croire qu’un bonheur paisible y régnait. Impression fausse comme peuvent mentir tant d’autres épisodes de la vie du jeune virtuose.

Nous mentent aussi, poursuit Marguerite Yourcenar :

« Les plaisantes images du petit garçon aux cheveux poudrés, ou la touchante anecdote de la jeune Marie-Antoinette consolant tendrement le petit tombé sur un parquet de Schönbrunn. Ces gentillesses nous cachent la dure réalité, l’enfance du prodige traîné de capitale en capitale, cahoté interminablement dans les diligences (...) les maladies successives préparant la tuberculose (...) l’avidité ou tout au moins le grossier sens pratique du père qui veut profiter autant qu’il pourra des talents du jeune virtuose.

Le génie de Mozart, conclut la biographe, a grandi moins favorisé par tout cela que contre tout cela ».

Léopold Mozart, le père du prodige, conscient du miracle qui se produisait en la personne de son fils décida comme le rappelle l’essayiste, de l’exhiber dans toute l’Europe. Je passe sur les succès et les déceptions qui jalonnèrent ces déplacements, à Vienne, à Prague, à Londres, à Bruxelles, en Piémont, à Paris, en Italie de nouveau mais cette fois-ci à Rome... Des biographes ont raconté cela à loisir. Ce qu’il faut retenir ce sont les jugements sûrs des meilleurs esprits de l’époque. Par exemple, celui de Goethe qui rapporta à l’un de ses amis, un vieux souvenir : « j’avais 14 ans, je revois comme si j’y étais encore, le petit bonhomme avec son épée minuscule et ses cheveux bouclés... Un phénomène tel celui de Mozart reste une chose inexplicable ». Et en 1785, Haydn déclarait devant le père du prodige et devant Dieu et sur son honneur, « que je tiens votre fils pour le plus grand compositeur que je connaisse, en personne ou de nom ». Et à côté de ses appréciations laudatives, Mozart se heurtait à des jalousies où à l’indifférence de philistins fermés à tous les arts.

Marguerite Yourcenar donne un aperçu du tempérament de Mozart « peu aimable » s’accorde-t-on à dire. La voyageuse en eut la confirmation imprévisible par un musicien qu’elle rencontra à Salzbourg. Celui-ci avait joué 51 fois La Flûte enchantée. Il lui déclara à brûle-pourpoint: « Je donnerai un an de ma vie pour passer une soirée avec Schubert ; je ne tiendrai pas à dîner avec Mozart » accusé de se montrer souvent sec et sarcastique.

III. En troisième lieu, jetons un regard sur les œuvres répertoriées par Marguerite Yourcenar.

Dans la première, La Folle Journée ou Le Mariage de Figaro, la musique de Mozart réussit le miracle de transformer tout ce qu’elle touche « comme les arbres du printemps sont transformés par les fleurs ». Mozart fut contraint de s’imposer cette transformation car l’empereur Joseph II avait interdit toute représentation de la pièce de Beaumarchais qui portait le même titre, au motif qu’elle était une âpre satire de la tyrannie, de la cupidité et de l’immoralisme des nobles de l’époque. Le librettiste, Lorenzo da Ponte, a écarté ces éléments de critique et a donné à l’opéra un tout autre esprit. Elle devient un drame axé sur l’amour dans sa forme la plus haute, l’amour légitime, la fidélité que la comtesse voue à son mari. L’opéra a gagné une allure endiablée, « une vélocité quasi divine ». On est proche de la farce avec ses malentendus, ses méprises amoureuses, du vaudeville, avec ses intrigues, ses quiproquos... L’opéra fut composé en six semaines. Chanteurs et musiciens furent transportés d’enthousiasme dès la première répétition. Marguerite Yourcenar commente : « Les échanges de reparties entre Figaro et Suzanne deviennent figures de danse, l’aigre fifre du page (Chérubin) un émouvant violon. Les déguisements auxquels on ne croyait pas, paraissent tout à coup aussi à leur place que ceux d’un bal masqué et aussi symboliques que la vie telle qu’elle est : La Folle Journée était devenue une folle fête. » Elle vaut aussi pour les vibrantes déclarations. Par exemple celles de Chérubin. Taquiné par Suzanne, pour avoir abandonné sa bien-aimée comtesse au profit de Barberine, la fille du jardinier, Chérubin en vient à reconnaître qu’il ne pense à rien, sinon aux femmes. Voici sa confession dans le texte de Beaumarchais :

Je ne sais plus ce que je suis ; mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d’une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu’un Je vous aime est devenu pour moi si pressant, que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues.

Dans l’opéra nous entendons Chérubin déclarer : Non son più cosa son, Cosa facio... Cet aveu si vrai que Stendhal l’a placé en épigraphe au chapitre VI du Rouge et le Noir, qui justement décrit l’émotion bouleversante que chacun des deux personnages, Madame de Rénal et Julien Sorel, éprouvent à leur première rencontre. Chacun dans son cœur est conquis sur-le-champ. Chacun peut s’avouer : Non son più cosa son, Cosa facio. Je ne sais plus ce que je suis, ce que je fais. Et surtout, dans cet opéra, il y a l’air sublime chanté par la comtesse au comble de l’émoi et du trouble : « Dove sono... ». Enfin, comme le dit Brid’oison, dans la pièce de Beaumarchais : « tout fini-it par des chansons ».

Avec Don Juan le deuxième opéra inscrit à notre programme, se produit la même métamorphose du théâtre vers l’opéra, grâce au même librettiste que pour Les Noces de Figaro, da Ponte. La pièce de Molière Don Juan, dure et parsemée de scènes indignes, devient une pièce éclatante. Au Don Juan de Molière, libertin mécréant dont l’esprit est en révolte contre les croyances religieuses, succède avec Mozart, un être en quête uniquement d’aventures galantes. Leur compte fait l’objet d’une énumération drôle et tellement impossible que l’idée ne vient même pas de blâmer le coureur de jupons. Dans l’air du catalogue, on entend énumérer les aventures galantes du séducteur ; le compte en est tenu en tous lieux de l’Europe qu’il parcourt : le « Mille et tre » paraît le maximum on ne saurait mieux faire; la démesure invraisemblable fait que Don Juan n’est pas véritablement odieux. On le plaindrait plutôt d’être torturé par un tel attrait tyrannique vers les femmes. À cet éternel séducteur, sa vie lui semble un triomphe. Présenté à Prague le 29 octobre 1787, Don Giovanni, transporta le public de cette ville. Une gazette de l’époque relate :

Connaisseurs et artistes affirment que rien de tel n’a été donné à Prague. Mozart dirigeait en personne, et, lorsqu’il fit son apparition à l’orchestre, il fut salué par une triple acclamation.

L’exquis duo d’amour de Zerline et Don Juan Là ci darem la mano Là mi dirai di si, là nous nous donnerons la main, là tu me diras oui ; il s’agit de se rendre dans une maison de plaisance. Ce duo, émouvait d’autant plus Marguerite Yourcenar qu’elle pensait que son auteur n’avait pas connu le même bonheur fragile et parfait. Il vécut le grand amour de sa vie pour une jeune et belle cantatrice Aloysia Weber (rien à voir avec le compositeur allemand). Elle l’éconduisit et Mozart se rabattit, si l’on peut dire, sur sa sœur Constance dont il eut, six enfants. Deux seuls parvinrent à l’âge adulte. Ils ne laissèrent aucune descendance. Cet opéra répond à l’appellation que Mozart lui donnait « un drame joyeux ». En effet l’œuvre mêle en alternance puissance dramatique, l’assassinat du Commandeur au début, et la vengeance de la victime contre le cynique Don Juan englouti pour toujours, à une atmosphère de gaieté -parfois mal assurée- qui baigne les aventures du libertin désinvolte. C’est le triomphe de l’opera buffa où Mozart a conquis ses plus hauts titres de gloire. On y rencontre la vérité des situations et des caractères, la pureté des formes et des lignes, la limpidité de l’orchestration, la délicatesse des timbres. On a la conviction de rencontrer un génie de la musique tant on a l’impression, fausse sans doute, d’une aisance innée et d’une fantaisie dont Mozart avait le secret. Les chefs-d’œuvre mozartiens sont le produit d’un don « qui est presque une grâce, et, ajoute Marguerite Yourcenar, du travail le plus soutenu, de l’art le plus attentif ». Dans la scène finale du pardon, le recueillement atteint une densité extrême.

La Flûte enchantée, troisième opéra de notre liste et dernier de Mozart, fut composé en 1791, l’année de sa mort, Cet ouvrage est un « ramassis de lieux communs maçonniques (c’est la romancière qui parle) d’une obscurité qui ne tient pas à ce qu’il révèle à demi d’ineffables arcanes, mais à ce qu’il a été l’objet de maladroits remaniements au cours de répétitions ». Il n’empêche que la musique de ce chef-d’œuvre testamentaire, en quelque sorte, emporte les auditeurs « dans le royaume des fées du jour et dans celui des reines de la nuit ». Cet opéra est une allégorie en concordance avec le goût de l’époque pour l’orientalisme. Mais avant tout elle répond à un idéalisme moral de l’amour humain fait de vertu et de bienveillance. Le grand prêtre Sarastro, personnification de Zarathoustra, gouverne tout par sa haute sagesse. Je vous rappelle que Zarathoustra fut au VI° siècle av. J.-C. en Iran, un réformateur de la religion. Le monde pour lui était le théâtre d’une lutte entre le bien et le mal ; il avait la conviction que le bien devait finalement l’emporter. Il s’est trompé sauf dans l’opéra. Les deux jeunes héros du livret, le prince Pamino et Tamina, fille de la Reine de la nuit amoureux l’un de l’autre sortent victorieux des épreuves qu’ils ont dû subir et se trouvent unis dans une atmosphère de tendresse et de pureté magiquement rendue par la musique.

Romain Rolland auquel la romancière accordait une grande estime pour avoir su pendant la Grande guerre se tenir « au-dessus de la mêlée », c’est-à-dire avoir su ne pas prendre parti pour l’un ou l’autre des belligérants, Romain Rolland manifesta aussi son bonheur à l’audition de cette musique. Il écrit :

La sublime pureté de certaines harmonies de La Flûte enchantée plane à des hauteurs où s’élèvent à peine les mystiques ardeurs des chevaliers du Graal. Ici, tout est lumière. Rien n’est plus que lumière.

Et Julien Green appelait Mozart : « un marchand de bonheur ».

Cet opéra, La Flûte enchantée, a été joué plusieurs fois en cette année commémorative du 250° anniversaire de la naissance de Mozart. J’en ai vu télévisée une représentation jouée au festival d’Avignon. J’ai été loin d’être satisfaite.

La mise en scène m’est apparue déplorable pour deux raisons principales. La présentation des protagonistes ; le prince Pamino portait un pantalon... un blue jean élégant, on est prince aujourd’hui à peu de frais, et un tricot... tee-shirt orné de dessins barbouillés en couleurs lavasse sur la poitrine. C’était un beau gaillard aux cheveux clairs ondulés. La fille de la Reine de la nuit lui apparaît soudain sortant du lit, un lit cage tenu un peu en hauteur. Elle est vêtue d’une chemise blanche, type camisole, un sac tout droit, pieds nus, mais surtout elle est rondelette, potelée, rien d’ « une beauté arrachée au sommeil »; il n’empêche que ce qui devait arriver arriva ! Cette invraisemblance, ce coup de foudre inimaginable, mais conforme au livret, tuait le bonheur de la musique. En second lieu, je reviens aux costumes taillés à l’économie au point que dans la bacchanale finale, ils étaient à peu près inexistants. Bref, La Flûte enchantée ne m’a pas enchantée, du moins l’interprétation que j’en ai vue. Ces laideurs et ces impudeurs ont sans doute été épargnées à Marguerite Yourcenar.

4°œuvre, La Symphonie Jupiter. Elle compte au nombre des trois dernières symphonies écrites par Mozart. On lui en doit plus de quarante. Il composa la première à l’âge de huit ans. La triade finale achevée les 26 juin, 25 juillet et 10 août 1788 sont toutes en quatre mouvements. Les critiques sont tentés de voir dans cette trilogie les étapes de la vie du croyant : la première entraînante rehaussée du timbre chaud des clarinettes serait à l’image de la vie de l’homme ici-bas. Elle est enjouée ; il semble une fois encore étonnant qu’elle soit l’œuvre d’un homme faible, au bord du désespoir. Écoutez-la ; vous serez éblouis par sa fougue et les gaies réapparitions du thème fondamental. La deuxième tout à l’opposé, est d’une résonance tragique, elle est, a-t-on pu dire, « douloureusement humaine ». La dernière, la quarante et unième s’apparente dans l’esprit de Marguerite Yourcenar à « une attestation de l’ordre du monde [...] nous croyons à cet ordre divin jusqu’à ce que la musique ait cessé ». Son ton majestueux pourrait traduire l’espoir de la sérénité dans l’au-delà. Son nom ne doit rien à l’antiquité grecque ; il lui a été dévolu par le violoniste et célèbre imprésario, Peter Salomon, après sa première audition, et rend compte de ses moments emportés. C’est tout autant une glorification de l’Olympe qu’un sommet de l’art contrapunctique de Mozart. La fugue finale de la Jupiter couronne à la fois la symphonie et l’œuvre symphonique de Mozart. Mais à l’audition des symphonies, on retient les variations, la succession dans une certaine mesure des moments de musique paisible où l’esprit du compositeur ne semble plus hanté par la perspective de la mort et ceux où surgissent angoisse et effroi. Dualité capitale dans la musique mozartienne. Stendhal l’avait bien senti lorsqu’il écrivait que : « C’est à cause de ces deux qualités réunies, le terrible et la volupté tendre que Mozart est si singulier parmi les artistes ». Il reprend cette idée dans une Lettre à Pauline datée du 16 octobre 1807 : « Mozart, musicien né pour son art, mais âme du Nord, plus propre à peindre le malheur et la tranquillité produite par son absence que les transports et la grâce que le doux climat du Midi permet à ses habitants. Comme homme à idées et homme sensible, il est infiniment préférable, disent les artistes, à tous les médiocres auteurs italiens ; cependant, il est très loin en général de Cimarosa ».

Il reste à mentionner la cinquième œuvre citée par la romancière : le clair Requiem composé pour répondre à l’imposture d’un grand seigneur qui faisait acheter par un quidam soudoyé, des morceaux de musique présentés ensuite à ses amis comme siens. Mozart épuisé par la maladie, tourmenté à l’idée de mourir crut voir en ce messager un émissaire de la mort. « Je suis bien près de mourir ; j’arrive au bout, écrivit-il, avant d’avoir pu jouir de mon talent... Il me faut achever mon chant funèbre, que je ne dois pas laisser incomplet ». Mais il ne put y parvenir.

Écoutons Marguerite Yourcenar évoquer « les appels de la trompette funèbre » encore inouïs pour nous, mais déjà perceptibles, pour lui, si près de ce fracas qui n’est peut-être qu’un grand silence.

« Il s’efforçait de mener à bien son clair Requiem, comme s’il s’était agi d’élever devant la nuit une façade de marbre blanc. Et pourtant l’édifice devait demeurer inachevé, et les colonnes sans fronton ne supporter qu’un pan d’ombre. Mais peut-être savait-il enfin que la vie et la mort n’étaient-elles jusqu’au bout que cette suite de sons aigus ou graves, ces notes coulant comme l’eau ou fusant comme des bulles, ce bourdonnement d’abeilles de l’été ».

On connaît la fin pathétique du compositeur, à Vienne. Épuisé, endetté, sa femme était malade, sombre période pour Mozart et à trente ans passés, on n’est plus pour le public, le génie exceptionnel de l’enfance. Il travaillait néanmoins à son Requiem ; comprenant qu’il ne parviendrait pas à le terminer, il indiqua à son élève, Süssmayer, la manière de le faire. Les soirs où il sentait un répit à sa souffrance, il prenait sa montre en main, et faisait observer à ses amis le moment exact où un de ses airs favoris de La Flûte enchantée, était interprété au théâtre. Il était joyeux à l’idée que son opéra séduisait le public. Le 4 décembre 1791, il voulut s’asseoir dans son lit. Ses amis l’entouraient ; il leur demanda le manuscrit du Lacrymosa, une partie de son Requiem riche en voix féminines douces et pures pour le chanter ensemble. Au milieu du morceau, il fondit en larmes. Le soir même, un prêtre lui administra l’extrême-onction. À minuit, se tournant vers le mur, Mozart fit ses adieux à la vie. Les funérailles furent pitoyables. Il faisait ce jour-là un froid glacial. On avait demandé un enterrement de troisième classe, bon marché. Les rares amis présents à l’église n’accompagnèrent pas le cercueil jusqu’au cimetière à cause du très mauvais temps. Quant à sa femme, trop accablée par la douleur, elle n’assista pas à la cérémonie. Le corps de Mozart fut confié à la fosse commune du cimetière Saint-Marc. Par la suite, Constance a été incapable de retrouver le lieu où Mozart avait été enterré.

Chopin autre prodige de la musique, Chopin mourant avait demandé qu’au jour de ses funérailles, à Paris, on lui jouât quelque chose. Le violoncelliste proposa : « Ta sonate ». Chopin : « Oh non ! pas la mienne. Jouez-moi de la vraie musique, celle de Mozart, c’est le maître des maîtres. » Et l’on exécuta le clair requiem.

En revanche, le jour du transfert des cendres de Napoléon aux Invalides, on fit entendre « le Requiem de Mozart ». Victor Hugo, faisant le récit de cette cérémonie commente : « Le Requiem de Mozart a fait peu d’effet. Belle musique, déjà ridée. Hélas ! La musique se ride ».

Marguerite Yourcenar disait: « Je suis fascinée par un air de Lully, par une sonate de Mozart ». Ou encore rappelant les qualités exceptionnelles d’une amie de son père, elle écrivait à sa mémoire : « Seule la musique, telle fugue de Bach, telle sonate de Mozart, me paraît exprimer tant de ferveur, de calme et de facilité ». Ou plus généralement, elle s’émerveillait de la « façon dont la musique surgit du silence ». Pour le plus humble de ses personnages, la musique était « un mirage de l’oreille ». Pour un autre, musicien, elle est la révélation d’un monde intérieur. Elle le transporte en illusion dans la béatitude parfaite.

Elle répondit un jour au questionnaire de Proust :

« Quel est votre musicien favori ? »

Elle en nomma trois : Bach, Mozart, Beethoven et ajoutait malicieusement, « Je me plais à nommer ensemble ces deux derniers ne fût-ce que pour m’opposer à ces mélomanes raffinés qui adorent Mozart mais ne peuvent pas supporter Beethoven ».

Enfin voici la définition si belle dans sa sobriété que la romancière donna un jour de la musique: la musique est « une construction invisible ».

Pour terminer je laisse la parole à Mozart et j’apporte un démenti à l’une de ses convictions. Il était certain que sa musique serait vite oubliée. L’année 2006 prouve qu’il n’en est rien. Sa musique, comme il l’imaginait, ne s’est pas dissipée dans « le silence de la musique des sphères ».

Marthe Peyroux