Conférence du 14 novembre 2009 au Sénat

Marguerite Yourcenar, poète

Résumé

L’objet de ma conférence est de justifier le titre de « poète » que j’accorde à Marguerite Yourcenar, ce qui n’est pas l’usage et cependant ce titre n’est pas usurpé. Je vais en donner la preuve.

Dès l’adolescence, Marguerite Yourcenar manifesta le désir de devenir écrivain. Ses premières œuvres furent des poésies, des Juvenilia, exercices de débutante, un peu naïfs, trop imprégnés d’influences romantiques. Jean Vaudoyer jugea le premier recueil, Le Jardin des délices, « très ambitieux, très long et très ennuyeux ». L’auteur n’en disconvint pas. Le deuxième recueil, Les Dieux ne sont pas morts parut pire encore. Toutefois, un troisième volume, Les Charités d’Alcippe, composé entre 1928 et 1955 mérite attention ; il contient en germe, puis à mots ouverts, les idées maîtresses de l’écrivain.

Mais le titre de poète convient à Marguerite Yourcenar pour deux raisons vraiment capitales. La qualité exceptionnelle de ses traductions de poésies et la prose poétique, langage de ses grands romans.

D’une part, elle a traduit des Negro Spirituals, chants authentiques, chefs d’œuvre indéniables qui appartiennent, dit-elle, au « patrimoine poétique de l’humanité ». Les thèmes en sont l’esclavage, la misère des Noirs dans les grandes plantations de coton du sud-est des États-Unis et leur foi en un au-delà radieux auprès du Seigneur.

D’autre part, elle a consacré à la traduction de poèmes de l’Antiquité grecque, un volume important, La Couronne et la Lyre où sont traités de grands thèmes universels, le désir amoureux, les atrocités de la guerre, la crainte de la mort...

En second lieu Marguerite Yourcenar mérite le titre de poète pour la qualité stylistique de ses romans. Prenons-en quatre exemples.

Feux paru en 1936 est à lui seul un recueil de proses lyriques, produit d’une crise passionnelle vécue par la romancière au début des années trente. Cet ouvrage exprime de façon mythique par emprunt à des légendes grecques la douleur d’un amour non partagé.

Les trois chefs-d’œuvre de la maturité sont embellis par une densité étonnante de métaphores, de comparaisons. Il est facile d’en trouver des exemples splendides dans chacun d’eux. Choisissons une gradation rhétorique et non chronologique.

Un homme obscur, roman testamentaire où le jeune protagoniste connaît une courte joie de vivre, éprouve la souffrance physique d’une maladie incurable et le calvaire d’une mort lente dans la solitude d’un paysage de dunes et de nuages flamands décrits avec magnificence.

L’Œuvre au Noir où Zénon vit les affres de sa mort par suicide. L’hallucination de sa dernière heure est un tableau mouvant où s’entremêlent des couleurs violentes, aiguës symbolisant la douleur à un degré insoutenable.

Enfin, Mémoires d’Hadrien, le chef-d’œuvre absolu, fait se côtoyer sans heurt, la peinture de paysages, l’aveu d’un amour envoûtant, l’angoisse de la proximité de la mort. Un exemple constitue le summum de la beauté poétique, le rappel discret et émouvant du souvenir des jours heureux ;

« Saisons alcyoniennes, solstices de mes jours... »

Marguerite Yourcenar se disait romancienne-historienne mais elle était consciente que, comme le souhaitait Proust, grâce à l’abondance et à l’originalité des métaphores enchaînées dans « les anneaux nécessaires d’un beau style », sa prose avait un éclat poétique.