PAYSAGES DE L’EUROPE ANCIENNE DANS MÉMOIRES D’HADRIEN

 

Parmi les anciens poètes, l’empereur Hadrien aurait éprouvé une préférence particulière pour Antimaque dont le récit du périple de Jason rend mieux compte que les Argonautiques d’Apollonius du « mystère et des voyages » et de « l’ombre jetée par l’homme éphémère sur les paysages éternels ». Marguerite Yourcenar reconstruisant la vie d’Hadrien le montre sur les grands-routes romaines très attentif aux spectacles offerts par la nature, spectacles pour la plupart éternels à l’échelle de l’histoire. La puissante majesté des mers, la violence des vents, le flamboiement des crépuscules défient toujours les forces subversives des hommes. Hadrien s’intéressa passionnément aussi aux « ombres » admirables enracinées dans les terres de son empire : les grandes métropoles et les œuvres d’art édifiées en des lieux mémentos de hauts faits guerriers, légendaires ou divins.

La contemplation des landes bretonnes ou des couchers de soleil méditerranéens exaltait ses sens ou rassérénait sa pensée tandis que Rome et Athènes, inlassables objets de son admiration orgueilleuse l’invitaient à des songeries sages sur les siècles à venir. Sa préoccupation constante, un idéal de beauté, se manifeste tout au long des Mémoires dans le choix des sites et des villes évoqués ainsi que des travaux qu’il commanda pour agrandir, embellir voire créer des cités nouvelles.

Entreprenons donc un voyage dans l’Europe des campagnes et des villes qu’Hadrien put connaître au cours de ses expéditions militaires ou de ses tournées pacifiques à travers ses Provinces en insistant sur la qualité des paysages qui l’impressionnèrent le plus. Et chemin faisant prenons connaissance des conceptions qui dirigèrent son œuvre d’architecte et de décorateur urbain, apprécions le style qui projette sous nos yeux ces paysages et ces villes dont le prestige passé fut d’avoir touché l’âme d’un empereur à une époque où aucune appréciation imputable à la fidélité aux Dieux ou à Dieu ne pesait lourdement sur les esprits.

 

PAYSAGES NATURELS

Hadrien déroule la fresque des paysages qui se superposent dans sa mémoire selon un ordre chronologique. Malade, pressentant sa mort avec une certitude indubitable, il se rappelle les plus beaux horizons de ses jours non sans une nostalgie discrète qui efface les imperfections, élimine l’accessoire, permettant ainsi de décrire les lieux avec la sobriété d’une stylisation picturale.

Mais ces paysages resurgis au fil des souvenirs furent observés par un homme vigoureux, avide de voir, d’apprécier, de comparer ; un homme que son bonheur de vivre rendait très sensible aux spectacles du monde surtout lorsque leur caractéristique majeure était l’immensité, la fougue des éléments ou l’éclat des couleurs ; belles vertus de la terre qu’il put goûter, de l’Hellespont à Gibraltar, de la Sicile à l’Écosse, alors qu’il parcourait son empire en vue de le pacifier.

« Saisons alcyoniennes, solstices de mes jours ... » où la félicité naissait de la satisfaction du devoir accompli et de la possibilité plénière de jouir de la magnificence d’une Terre religieusement contemplée. Cette ferveur inépuisable rendait l’empereur étranger au désir de la mort volontaire, offense à la beauté du monde. La diversité enivrante des lieux mérite d’être recherchée, elle agrémente l’éventuelle routine quotidienne. Hadrien aimait la nouveauté. Poussé par son « goût du dépaysement », il souhaitait reculer les limites du monde connu afin de pénétrer dans les immensités froides et inquiétantes. Il avait l’âme d’un explorateur et se résignait mal à borner son savoir aux horizons des cartographes, enviant par avance « ceux qui réussiront à faire le tour des deux cent cinquante mille stades grecs si bien calculé par Ératosthène ». À tout le moins, imaginait-il la création d’un monde atlantique, centre de l’occident réplique de son empire frontalier d’une mer eaux bleues.

Dans l’Europe ancienne, de l’enfance d’Hadrien à l’apogée de son principat, il est possible de dresser la liste des panoramas splendides que la mémoire d’un malade sédentaire se rappelle avec une fidélité schématique où domine la peinture à grands traits incisifs. Les tableaux paysagers vont de quelques notes éparses à quelques pages lorsque l’enchantement culmine et invite à célébrer par l’image de vastes étendues peu familières ou tout à fait nouvelles.

L’Europe d’Hadrien comprend deux parties : le Nord, (moins l’extrême Nord), le Sud, découpage latitudinal commandé par la différence des climats, de la végétation et des hommes. Soit une Europe continentale et une Europe péninsulaire auxquelles convient l’opposition métaphorique proposée par Marguerite Yourcenar entre la terre scythe et deux pays méridionaux : « Notre sol grec ou latin, soutenu par l’ossature des rochers, a l’élégance d’un corps mâle : la terre scythe avait l’abondance un peu lourde d’un corps de femme étendue ». Hadrien adorateur de la déesse terre éprouve devant de telles merveilles un plaisir exaltant sans parti pris. Il est intelligemment ouvert à toutes les nouveautés qui enrichissent sa connaissance du monde et des êtres. Il fit sa première expérience d’un exotisme barbare au nord des Balkans sur les rives inférieures du Danube, dans les provinces de la Moésie et de la Dacie. Son émerveillement pour une des « régions les plus surprenantes du monde » a pour cause à part égale, le transport à l’impression de puissance et de majesté qui se dégage de perspectives illimitées et la rencontre avec de nouveaux aspects de la beauté terrestre. Un œil habitué aux douceurs variées des collines romaines tombe en arrêt devant l’étendue infinie d’une plaine danubienne qui « ne se terminait qu’au ciel ». La pensée stupéfaite de voir couler de telles masses d’eau s’interroge sur l’emplacement de leurs sources ; qui plus est, l’empereur familier de la chaleur romaine et seulement de quelques froids vifs mais brefs en Espagne, lorsque les circonstances l’y contraignent, supporte sans se plaindre gel et neige continentaux. L’un et l’autre décuplent son énergie et prennent rang parmi les heureuses révélations des voyages. Ces lointains glacials ont aussi laissé, rarement, des souvenirs de couleurs nettes, franches, sans nuances. Rouges et bleues les glaces charriées par le Danube ; pur et transparent le gel qui emprisonnait toute chose. « Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal ».

L’intensité sans laquelle nul spectacle ne mérite vraiment l’attention d’Hadrien atteint un degré extrême dans la Dacie, « ce pays dur », en hiver jonché de neige, en automne flagellé de pluies abondantes qui gonflent le débit impétueux du Danube.

L’ouest de l’Europe continentale répète certains traits de la partie nord orientale, accentuant de ce fait même les différences naturelles avec le Sud. Le Rhin comme le Danube, majestueux et rapide, s’oppose au Bétis (l’actuel Guadalquivir) ou au Tibre, cours d’eau péninsulaires jamais très éloignés de leurs sources. L’océan germanique sombre et agité contraste avec la Mer Intérieure bleue et tranquille. Les landes bretonnes, les steppes entrevues, les « hommes blancs et blonds », les hommes aux yeux gris sont les antonymes exacts des races et des pays méridionaux qu’un heureux destin assigna comme compagnons de vie à l’empereur Hadrien.

L’enchantement éprouvé dans l’Occident septentrional ne le cède en rien à l’attrait ressenti pour les confins barbares de la lointaine Asie. Les préférences impériales allaient, dans cette partie du monde ancien, aux bouches du Rhin : « J’aimais ces lieux tristes » et à la Bretagne : « Tout m’enchanta dans cette terre pluvieuse ». Hadrien porte des jugements contraires à ceux de ses familiers à la sensibilité chauvine racornie. Pour ces derniers, hors de l’Italie tout est hideux. Aux frontières de l’Europe, sur deux côtés, commencent des régions inconnues et mystérieuses. L’immense Asie steppique à l’est, « un monde liquide infini » à l’ouest, ce dernier d’autant plus attirant qu’il est porteur de légendes et d’angoisse. L’océan « sans sommeil » servirait-il d’asile aux songes des Titans vaincus ?

Hadrien éprouve une passion aussi intense pour l’élément liquide que pour la terre qui lui offrit dans les plaines germaniques l’« horizon monotone et noir » d’un « océan d’arbres ». L’eau polymorphe capte l’attention émerveillée de l’empereur que ce soit les nuées gigantesques nées de la mer lourde (qui le porta des rives bataves aux berges de la Tamise), « les franges de brume au flanc des collines bretonnes », « les lacs voués à des nymphes plus fantasques encore que celles d’Italie ». Dans ces paysages humides et venteux, Hadrien observait de nouveaux guerriers, de nouveaux montagnards et de jeunes dieux blonds, idoles de « la race mélancolique aux yeux gris ». Mais la grande passion de sa vie fut un dieu aux yeux sombres tout comme les attaches indéfectibles de son cœur, plus fortes encore que les engouements esthétiques ou sentimentaux furent son pays natal, la Bétique, sa patrie impériale, Rome, et sa patrie spirituelle, Athènes.

Les allusions à l’Europe péninsulaire composent un hymne à sa beauté lumineuse. À grands traits répétitifs, des phrases ou des membres de phrases lui rendent un hommage simple et pourtant somptueux. Les descriptions sont brèves ; on ne décrit guère les paysages que l’on a sous les yeux comme décor à sa vie. Mais de-ci de-là, des notations de couleurs, d’atmosphère interrompent le récit des jours. Une douceur nostalgique nimbe des leitmotive qui font voyager le lecteur en Espagne, en Gaule narbonnaise, en Italie avec des escales dans la poussière d’or et de marbre des îles de l’Archipel, sur les côtes de l’Épire ou à Syracuse. Un adjectif qualificatif répété à de longs intervalles dit la soif de la terre en tous lieux. « Les collines sèches de l’Espagne », « c’est à Italica que je suis né (...) ce pays sec et pourtant fertile ». « Je m’arrêtais à Nîmes » ville au « paysage sec et doré » et d’une façon générale Hadrien oppose les grandes plaines vides sillonnées par le « miracle des fleuves », Danube ou Borysthènes (Le Dniepr actuel) « aux paysages purs et secs du sud ». La limpidité de l’air et des cieux méditerranéens, la brûlure solaire avivent les couleurs ou au contraire leur donnent la douce coloration des choses usées... « Le printemps romain n’avait jamais été plus doux, plus violent ni plus bleu ». Les couleurs sont nommées sans les précisions de la nuance. Il est vrai qu’elles ne sont qu’une passementerie ornant des propos médités ou la relation de circonstances importantes voire graves. Lucius meurt à Tibur, dans un pays où « l’automne se teinte de pourpre et de rose ». Au printemps l’Eubée est « blonde ». L’Attique est « couleur de vin rose ». Nîmes est situé dans un paysage doré. Le ciel nocturne ressemble à un « monde de flamme et de cristal ».
Quelques lignes allusives au tempérament d’Hadrien évoquent un aspect des régions qui l’ont forgé. Scrutant sa nature, l’empereur y retrouve l’empreinte des « grands paysages mélancoliques de Virgile et ses crépuscules voilés de larmes » ; ou bien pénétrant plus encore au fond de lui-même, il rencontre « la brûlante tristesse de l’Espagne et sa violence aride ». Il se revoit, maître de ses voyages et soucieux de pacifier la terre. Ses provinces lui laissent le souvenir de forêts, de puits bienvenus, d’hommes fraternels ; il vante à bon droit le réseau des voies romaines qu’il a toutes parcourues, éprouvant un paroxysme de bonheur touristique à un « moment inoubliable (...) celui où la route s’arrêtait au flanc d’une montagne, où l’on se hissait de crevasse en crevasse, de bloc en bloc, pour assister à l’aurore du haut d’un pic des Pyrénées ou des Alpes ».

La plus belle des aurores fut celle que l’empereur contempla du haut de l’Etna à l’apogée de sa carrière et de son amour pour Antinoüs. Le tableau panoramique de l’aube naissante est brossé dans un style splendide. L’apparition de la lumière, l’embrasement des horizons lointains de « l’Afrique visible » à « la Grèce devinée » sont indiqués pas à pas en des phrases dépourvues d’apparat stylistique et de subtilités grammaticales. Le bel équilibre de l’agencement des phrases, la préciosité surannée des passés simples leur donnent un cachet à la hauteur du spectacle admiré. La description se limite à l’essentiel conformément à la méthode adoptée par Marguerite Yourcenar pour rédiger son roman historique. Elle s’imposa d’aller de l’abondance verbale descriptive ou scénique du premier jet au résumé d’une densité extrême, résumé pourtant poétique, suggestif et toujours revêtu de la parure d’une érudition innombrable.

Les illuminations du soleil levant et du soleil couchant comptent au nombre des féeries naturelles qui laissent peu d’hommes indifférents. Dans la biographie d’Hadrien, celles du crépuscule sont plus émouvantes que celles du matin. La nuit tombant sur les eaux est décrite à la fin du printemps, lors du dernier retour d’Hadrien vers l’Italie. Cette rétrospective vespérale sur la mer Égée est l’exemple même de généralités éternelles dites comme un récitatif relatant des moments heureux qui ne réapparaîtront plus. L’empereur marqué par les premières atteintes de la maladie énumère sereinement ses belles impressions à ce moment adoré du jour, le crépuscule. Chaque acte des participants à cette apothéose prénocturne est relaté à l’imparfait psalmodiant les attitudes, signalant des détails cosmiques séculairement les mêmes ; scène de silence paisible magnifiée par un décor spatial aux couleurs intenses. L’eau bleue de la mer, « une dernière bande rouge » au fond du ciel, « les masses noires à l’arrière du bateau ».

Deux autres allusions très brèves à ce moment favori se font écho dans les mêmes termes. À seize ans, Hadrien découvre Athènes. Il est immédiatement conquis. Entre autres, par les « flâneries dans les longs soirs roses ». Bien plus tard, à Baïes, en plein été, malade, proche de sa fin, supportant avec peine « le poids du drap sur (ses) jambes lourdes et lasses », il évoque les dernières sensations qui l’émeuvent, il écrit : « je jouis encore des longs soirs roses », réponse partielle à l’ultime vœu hédoniste adressé à son âme : « Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus ... Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts ... ».

PAYSAGES CONSTRUITS

Il est une page admirable dans laquelle Marguerite Yourcenar porte-voix de l’empereur définit de façon éloquente et dithyrambique deux des activités majeures d’Hadrien : construire et reconstruire. Une série d’infinitifs énonce de façon générale puis empirique les grandes entreprises du prince, fier de « collaborer avec la terre » lorsqu’il construit, « avec le temps », lorsqu’il reconstruit.

Ce paragraphe apologétique rend manifeste la satisfaction qu’Hadrien éprouvait à servir les hommes tout en respectant la beauté. Lorsqu’il se proposait de faire édifier un pont, une fontaine, une route, l’utilité devait composer avec la perfection des lignes.

Mais surtout l’empereur fut un grand bâtisseur de villes et, selon son mot, quand il projetait d’embellir un site ou un quartier, il se comportait non en novateur mais en « continuateur ». Toutes les constructions ou reconstructions qui lui sont dues témoignent de la haute conscience qu’il se faisait de sa tâche, de son goût ardent d’entreprendre, de la fierté légitime de marquer son règne, du désir d’améliorer le sort des hommes, d’une juste connaissance de leurs besoins ainsi que de l’intérêt économique ou stratégique de certains lieux. Le luxe n’avait droit de cité qu’à bon escient. L’empreinte des travaux humains sur la terre devait répondre à quelque nécessité pragmatique sans concession à la laideur et sans gaspillage éhonté.

Hadrien donne des précisions essentielles sur son œuvre d’architecte décorateur. Dans les fragments épars d’un épitomé sur ses réalisations, il livre les renseignements qui justifient ses projets et ses choix. Au passage, il fait confidence du bonheur qu’il éprouve à voir s’édifier sous ses yeux une œuvre concrète durable.

Ses intentions pacifiques lui imposèrent d’assurer tranquillité et sécurité aux populations voisines des pays barbares. Il fit consolider des frontières terrestres fixant les bornes de son empire et les limites de son ambition. Il séjourna un an en Germanie pour rénover « des fortifications ou des camps », tracer ou remettre en état des routes, ériger de nouveaux bastions. En Grande-Bretagne, la frontière actuelle entre l’Angleterre et l’Écosse respecte le tracé du mur d’Hadrien, mais le temple élevé en hommage au dieu Terme a disparu. En d’autres lieux, il favorisa le culte d’autres divinités ou de grands personnages ancestraux. Ainsi, Mantinée fut-elle enrichie de décorations. Il y fit construire un nouveau temple à Neptune et rénover la tombe d’Épaminondas.

D’autres villes furent l’objet de la sollicitude impériale attentive et féconde : des cités provinciales et les métropoles tant admirées, Rome et Athènes. Hadrien n’est pas intéressé par l’habitat isolé. Il souhaitait multiplier le plus possible les « ruches de l’abeille humaine » où il conviendrait de soigner la voirie, les édifices publics, parce qu’ils témoignaient de l’intelligence créatrice comme de l’habileté manuelle des hommes à qui on les doit, et de ne pas négliger les échoppes, lieux de rencontres et d’échanges d’idées. L’empereur souhaitait un accès et une communication faciles de ville en ville ; les paysans devaient s’y rendre pour admirer la magnificence de leurs œuvres d’art. Hadrien affirma que ses villes neuves naquirent de rencontres mais le hasard était secondé de solides raisons économiques ou affectives, le plus souvent les deux. Ainsi Plotinopolis fut-elle due « au besoin d’établir en Thrace de nouveaux comptoirs agricoles, mais aussi au tendre désir d’honorer Plotine ». Andrinople dont Hadrien surveille la mise en chantier, occupera une position stratégique ; l’empereur fait halte au « camp de travailleurs » qui l’édifieront et ne manque pas de s’y arrêter à son retour d’Égypte par voie de terre après la mort d’Antinoüs. Il la trouve peuplée de vétérans des campagnes militaires daces et sarmates attirés, il est vrai, par « des donations de terre et des réductions d’impôts ».

C’étaient là travaux importants, certes, mais moins chers au cœur et à l’esprit du prince que les aménagements, les embellissements et les constructions réalisés dans les métropoles. Athènes comblait les aspirations intellectuelles et esthétiques de l’empereur tandis que Rome satisfaisait son attirance pour la gloire politique. Pour Athènes, le ton n’a qu’un accent, élogieux et charmé. Les allusions quoique dispersées donnent sans redites une vue d’ensemble, puis une vue rapprochée de la ville ; elles disent aussi les travaux importants qui l’agrandirent et la revigorèrent.

Une ville grecque, au lointain, c’est une silhouette comparée à une fleur, la citadelle, la ville, une tige, un calice. Cette splendeur répétée, culminante à Athènes fascine Hadrien qui convient qu’elle ne saurait dépasser les limites de la province hellénique, ni celles d’une époque. Toutes les évocations d’Athènes, célèbrent sa beauté, sa perfection, cette « ville parfaite », « cette ville admirable », « Oui Athènes était belle ». Les amateurs de beauté y affluent et au printemps la contemplent du haut des « collines semées d’anémones ». Ils la parcourent émerveillés par l’éclat des longs soirs roses, par le sable blond des palestres ou par l’abondance du « marbre nu », grisés par les flâneries dans les rues auprès d’un peuple familier.

Hadrien accomplit en Grèce une œuvre historique. Son estime enthousiaste pour ce pays passionné de beauté, pour son passé, pour ses chefs-d’œuvre l’incita à y réveiller une activité en déclin. Nous sommes informés de quelques-unes des mesures prises pour provoquer ce réveil et nous découvrons de nouveaux aspects de cette ville engourdie qui redevient peu à peu une métropole animée.

Il y a les travaux d’agrandissement –la population se remettant à croître, Hadrien double l’étendue de la ville- et les travaux d’embellissement au service de la piété ou de l’esprit, un temple, une bibliothèque, des fondations universitaires. L’Olympéion, construction en sommeil, est mené à son terme, opération qui donne du travail à beaucoup d’hommes. L’empereur est fier d’inaugurer cette œuvre. Le soir de sa dédicace, ce temple tout de marbre blanc, « symbole de la splendeur au pied de la beauté » (le Parthénon) parut « flotter comme un lourd nuage blanc ». À la fin de sa vie, l’empereur commande ainsi qu’à Rome un Panthéon sur les murs duquel, il s’emploie orgueilleusement à faire graver la liste des services qu’il a rendus « aux villes grecques et aux peuples barbares ».

Athènes, aux yeux des passants, devint plus que jamais une cité de marbre, substance née du sol même. Son architecture varie plus que ne le laisseraient croire les quatre ordres de Vitruve et ses nombreuses sculptures continuaient de représenter l’homme conformément à l’idéal hellénique et aux goûts de l’empereur.

Pourtant la véritable alma mater d’Hadrien ne respecte pas son lieu de naissance espagnol puisque c’est Rome. Les constructions somptueuses qu’il y fit élever témoignent de son désir d’éviter à son nom de sombrer très vite dans l’oubli et son intention d’imposer Rome comme première métropole du monde. Il semble n’y avoir qu’une ombre au palmarès de cette belle ville, le climat trop inégal. Les hivers y sont « humides et couverts de suie ». En février, où les aubes sont grises, « les hommes encapuchonnés de lourdes toges luttent contre le vent » hargneux. Les étés y sont africains. Le soleil devient un ennemi.

Les tableaux romains brossés à larges traits énumératifs signalent les différences entre Athènes fine et somnolente et Rome « plus lourde, plus informe, plus vaguement étalée dans sa plaine au bord de son fleuve ». Rome vit, s’agite dans « ses rues étroites », ses forums encombrés » par un peuple cosmopolite, assoiffé d’honneurs ou d’argent ou déporté là, au hasard des conquêtes et des butins. L’ambition suprême d’Hadrien est de faire de Rome une ville éternelle dont il définit le rôle et trace le destin. Tandis qu’Athènes devait répandre par le monde la semence des idées, Rome, selon les vœux de l’empereur symboliserait l’État ; elle serait le modèle de l’ordre public à répéter dans les moindres des villes avec les accommodements et les métamorphoses exigés par les temps. Rome gagnerait de la sorte son « immortalité » en tant que paradigme de la meilleure organisation politique possible et conséquemment « échapperait à son corps de pierre ». Tantôt elle reflèterait les changements de l’histoire universelle ; tantôt elle les inspirerait.

L’empereur enrichit cette ville d’édifices nouveaux ou reconstruits. Les uns satisfont ses idées, les autres répondent aux aspirations de son cœur. Il impose aux constructeurs ses talents d’architecte et de décorateur. Le grandiose l’attire. La perfection le hante. Pour l’enfant bithynien, un cénotaphe est élevé au Champ de Mars. Il sera décoré » d’obélisques et de sphinx venus d’Égypte. Le Colisée est « réparé, lavé des souvenirs de Néron » et, signe d’une fierté patronymique, orné d’une effigie colossale du Soleil, Hélios-Roi. Ce même désir, faire disparaître toute trace du luxe scandaleux de Néron, lui permet de concrétiser une « des idées de sa vie », édifier un temple en l’honneur de Rome et de Vénus, « Mère de l’Amour ». Cela est conforme à ses goûts pacifiques en même temps qu’à son amour de la vie et à sa vénération pour Rome. Parallèlement, il suit la réalisation d’un autre grand ouvrage dédié au culte de tous les dieux, le Panthéon, et d’une bibliothèque considérable, l’Odéon. Celle-ci marquerait la confiance du prince en l’immortalité de l’œuvre écrite plus encore qu’en celle de la pierre modelée par les mains humaines. L’Odéon assurerait le prestige culturel de Rome menacée par des rivales, Athènes ou Alexandrie.

Hadrien projette, conçoit, crée avec ampleur, somptuosité et raffinement. Mais les deux œuvres maîtresses de sa vie, de sa passion de bâtir furent la Villa à Tibur (Tivoli de nos jours) et son Mausolée gigantesque sur les bords du Tibre. Le culte de soi-même guidait les plans audacieux de l’architecte. La séduction des couleurs commandait le choix des matériaux. La richesse sculpturale alors plus copiée qu’inventée s’éployait en une « mélodie de formes ».

Les intentions du créateur, emprunter au passé en le modulant selon les fantaisies de l’imagination humaine intarissable, valent aux sujets de la statuaire antique des couleurs renouvelées les plus éclatantes ou les plus contrastées possible. Le marbre rouge succédait au marbre blanc ; le blanc remplaçait le noir : les mosaïques juxtaposaient la pureté violente des ors, du blanc et du noir. De même que « les monuments de Rome sont des chapitres de l’histoire du monde », chacun des édifices de Tibur rappelait à l’empereur un moment de ses voyages ou de sa vie privée. Beaucoup évoquent nommément la Grèce tels le Prytanée, l’Académie, le théâtre grec ; d’autres le souvenir de son favori bien-aimé. Tous étaient « le plan d’un songe ».

La construction la plus impressionnante dans son gigantisme et son but est le Mausolée (devenu au fil de l’histoire, le Château Saint-Ange). Sa silhouette de tours superposées voulait approcher l’homme des astres. Ses proportions en feraient « un palais de la mort » pour les princes du futur.

Les Romains vivaient au milieu d’œuvres d’art, les antiques tant admirés de nos jours. Mais Marguerite Yourcenar invite ses lecteurs, dans un de ses Entretiens avec Matthieu Galey, Les Yeux ouverts, à penser que ces murs, ces palais et ces tours avaient sans doute pour les contemporains de leur création une beauté moins prenante que pour les visiteurs d’aujourd’hui. Il leur manquait l’empreinte du lent travail des siècles ; les marques rendues sensibles à l’œil de « l’adversité » du « poids des émotions humaines » dont ils furent les victimes ou les témoins passifs.

Ces spectacles de la ville suggèrent à l’empereur au décours de sa vie des réflexions tantôt enthousiastes, tantôt désabusées. La nuit suivant la dédicace du temple de Vénus et de Rome, il voit sous ses yeux éblouis, les feux de joie illuminer la Ville. Il songe aux « embrasements de l’avenir » et à la fuite du temps qui condamne les édifices récents à devenir anciens en attendant l’apparition de nouveautés tout aussi éphémères. Cette perspective sans fin ni monotonie a la régularité mouvante des vagues. Le jour de la dédicace de l’Olympéion constatant la renaissance d’Athènes, Hadrien se prend à penser que l’œuvre qu’il vient d’accomplir porte en sa perfection même sa propre fin. Avec mélancolie, il redoute de n’avoir peut-être fait « qu’offrir une proie de plus au Temps dévorateur ».

La providence veillait sur Hadrien. Elle le favorisa lorsque Marguerite Yourcenar séduite par l’intelligence sûre et très ouverte de ce prince décida de s’imprégner si bien de sa vie et de son œuvre qu’elle put lui tendre, grâce à la rédaction fictive de ses Mémoires, un relais dans le temps. Ce dessein a d’autant plus de chance de se réaliser que le récit des jours de l’empereur est écrit dans une langue sobre et altière, à l’écart des modes, véritable « instrument de lucidité », modèle d’élégance, et que la mémorialiste comme son personnage passa toutes « ses belles années en voyage », aima Rome, la Villa, les plaines brumeuses de l’Europe septentrionale et par-dessus toutes les villes qu’elle visita, Athènes la favorite. En quelque sorte Marguerite Yourcenar marcha dans les pas d’Hadrien, connut les paysages naturels ou les vestiges des grandes réalisations architecturales que l’on doit à l’empereur. Il ne restait plus qu’à les reconstituer dépouillés des métamorphoses infligées par le temps ou par les hommes et à les peindre auréolés du prestige d’un regard impérial.

Marthe Peyroux

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