Marguerite Yourcenar, réminiscences stendhaliennes

La Rome piranésienne de Stendhal

Sept gravures de Piranèse ornent le salon et la salle à manger de Petite Plaisance aux États-Unis [1]. Elles appartiennent au recueil Vues de Rome [2] qui comprend une suite de seize planches reproduisant des vestiges de la Villa Adriana à Tivoli. Cette décoration rappelle le goût de la romancière pour Rome et l’Antiquité ainsi que sa méditation inlassable sur la vie et la mort des formes.

Sollicitée par un éditeur parisien, Marguerite Yourcenar composa entre 1959 et 1961 un essai dont le titre angoissant est emprunté à Victor Hugo : Le cerveau noir de Piranèse [3]. Les seize planches des Prisons imaginaires, premier album du graveur, s’adjugent la part belle dans le commentaire yourcenarien. Il est vrai que ces gravures « hallucinées » symbolisaient aux yeux de leur admiratrice le sort de l’humanité moderne mégalomane et cruelle. « Nos constructions mentales magnifiques et vaines » cachent toujours en un de leurs recoins des suppliciés. Cependant l’essayiste ne manqua pas de juger aussi les Vues de Rome cherchant l’influence que ces représentations fuligineuses ont pu exercer sur les œuvres d’écrivains ou d’artistes contemporains du graveur et immédiatement postérieurs à lui, ou les ressemblances éventuelles imprévues, voire inconscientes ou inévitables qui peuvent apparaître entre les unes et les autres. Ainsi peut-on lire au cours de l’essai :

Piranèse a sûrement été pour quelque chose dans l’obsession qui finit par entraîner vers l’Italie Goethe, qui devait y trouver une seconde jeunesse, et Keats, pour y mourir. La Rome de Byron est piranésienne, piranésiennes aussi celle de Chateaubriand, et celle, plus oubliée de Mme de Staël, et il en va de même de « la ville des tombeaux » de Stendhal [4].

Marguerite Yourcenar possédait les Promenades dans Rome où, par trois fois, Stendhal use de cette périphrase.

Le 17 novembre 1827, distinguant Rome de Naples, l’écrivain note :

Il n’y a pas ici (à Rome) comme à Naples une mer délicieuse, la volupté manque ; mais Rome est la ville des tombeaux ; le bonheur qu’on peut s’y figurer, c’est le bonheur sombre des passions, et non l’aimable volupté du rivage de Pausilippe.

Le 1er juin 1828, le promeneur réfrène sa pitié à l’égard des carbonari enfermés au château Saint-Ange car du haut de leur prison, la vue « est magnifique ». « On plane sur la ville des tombeaux ; cette vue enseigne à mourir». Suivent deux vers du Tasse, prémonitions aux idées de Thomas Mann sur le sort de l’homme, particule de l’immense univers et, comme ce dernier, périssable. Marguerite Yourcenar adhérait à cette conviction, partant elle estimait que toute plainte devrait se trouver abolie puisque nous partageons notre condition mortelle « avec les fleurs, avec les insectes, avec les astres » dans un monde où tout passe comme « un songe » [5].

Cadono le città, cadono i regni,
E l’uom d’esser mortal par che si sdegni.

« Les villes tombent, les royaumes s’écroulent et l’homme paraît s’indigner d’être mortel» [6].

Le poète, près de s’éteindre, se fit « transporter », au couvent de Saint-Onuphre sur le mont Janicule. Stendhal s’y rend avec ses amis le 2 octobre 1828. Et, oubliant leur présence, le cicerone convient pour lui-même :

C’est sans doute un des plus beaux lieux du monde pour mourir. La vue si étendue et si belle que l’on y a de Rome, cette ville des tombeaux et des souvenirs, doit rendre moins pénible ce dernier pas pour se détacher des choses de la terre, si tant est qu’il soit pénible.

L’Urbs a laissé comme témoignage de l’horreur des Romains à sombrer dans l’oubli, les ruines de sépulcres monumentaux et somptueux, défis à la mort, au temps, à l’évanescence du souvenir. Stendhal évoque à plusieurs reprises les tombeaux qui jalonnent l’antique voie appienne dont le mausolée cylindrique de Cecilia Metella qu’il entend voir « seul », comme toute œuvre d’art véritable. Au voyageur qui ne disposerait que de dix jours pour visiter Rome, Stendhal mentionne en plus de ce tombeau, et parmi un grand nombre d’œuvres remarquables appartenant à la ville impériale ou papale, le tombeau de Caïus Publicius Bibulus, à l’extrémité méridionale du Corso, la pyramide mortuaire de Cestius près de la porte de la ville, en sortant vers Ostie, la tour ronde du mausolée d’Auguste, près du pont Cavour, le mausolée d’Hadrien, « le plus beau tombeau qui ait peut-être jamais existé» [7].

Mieux encore, la Ville éternelle tout entière lui semble paradoxalement comparable à un tombeau. Le 22 janvier 1832, il notait dans ses Œuvres intimes : « Quand on arrive de Naples à Rome, on croit entrer dans un tombeau. Il est peu de contraste aussi douloureux. On passe de la ville la plus gaie du monde à la plus triste », comme si Rome était une ville morte sécrétant « un plaisir grave et funèbre », une ville noire, moribonde, malodorante, rachetée cependant par les délices de son climat.

Une Rome piranésienne, certes. Le graveur virtuose a dessiné de ses hachures courtes, innombrables et inclinées en tous sens plusieurs tombeaux grandioses, pyramidaux, à gradins, circulaires auxquels la couleur noire convenait si bien, ceux-là même que Stendhal admirait, les uns situés dans la Ville, les autres longeant, avons-nous dit, l’antique voie appienne. Le plus impressionnant de tous, le môle d’Adrien [8], massif et solitaire, hissé sur un formidable mur de fondation, « falaise battue par les siècles » [9] est gravé sur plusieurs planches des Antiquités de Rome. Qui plus est, l’imagination érudite et visionnaire de Piranèse lui a inspiré le dessin d’une voie entièrement bordée de hauts sépulcres contigus, d’une architecture tourmentée enrichie de sculptures pléthoriques.

La Rome piranésienne de Stendhal ? L’écrivain pouvait-il pressentir ce rapprochement ? A-t-il vu Rome avec les yeux du graveur ? Avait-il une connaissance précise de ses travaux ? Piranèse est nommé deux fois dans tout l’œuvre de Stendhal, et ce, justement, au cours des Promenades dans Rome. Une première fois, le 17 novembre 1827, dans une note, complément à l’inventaire du panorama dont les Romains jouissent du haut des fenêtres de la villa Lante sur le Mont Janicule, Stendhal écrit :

C’est à peu près d’ici qu’est prise la grande vue perspective de Rome gravée par Piranesi. C’est un portrait fort ressemblant dans le style des portraits d’Holbein. (Grande abondance de détails secs ; voir l’admirable portrait d’Érasme au Louvre).

Une deuxième fois, le 12 janvier 1829, lorsqu’il présente l’ouvrage en cours de rédaction, d’un savant germanique sur les ruines de Rome et de la campagne romaine, M. von S*** , Stendhal soi-même ! La troisième partie de l’ouvrage résumerait « les opinions des graveurs Nardini, Venuti, Piranesi, Uggeri, Vasi, Fea, etc ., etc., etc. ».

Il convient de signaler que le premier renvoi à Piranèse relève d’une confusion. Le « catalogue raisonné » des œuvres de cet artiste, catalogue établi en 1964 par Henri Focillon, ne mentionne pas de grande vue perspective de Rome. En revanche, Vasi, graveur que Stendhal cite plus fréquemment que Piranèse dans les Promenades, a dédié, en 1765, à son protecteur don Carlos de Bourbon, roi de Naples, « sa grande vue de Rome prise du Mont-Janicule » en face du palais Corsini [10].

Le second renvoi donna lieu à un différend écrit franco-italien bref et laconique. Une note de l’édition française (p. 1123 n.3) laisse planer une hésitation sur l’identité du graveur.

On ne sait si Stendhal entend parler du célèbre graveur Giambattista Piranesi (1723-1778) ou de son fils, également graveur, Francesco Piranesi (1748-1810).

En réplique, une note transalpine déclare :

...vogliamo qui (...) precisare che per Piranesi è da intendersi Giovanni Battista, il grande incisore e architteto, che fu anche, com’è noto, une studioso, e non il figlio Francesco, anch’egli incisore.

L’affaire est entendue. On sait que Francesco a terminé honorablement quelques gravures de son père et que, devant fuir l’Italie pour des raisons politiques, il transporta à Paris la totalité des planches originales de celui-ci permettant ainsi leur conservation et leur diffusion.

Quoi qu’il en soit, arrivés à Rome, le graveur venant de Venise et l’écrivain de Naples ont eu sous les yeux à quelques décennies près le même paysage sublime, puissant et mortuaire. Une même passion les animait pour la beauté tragique ; l’eau-forte pour l’un, les mots pour l’autre leur permirent d’exprimer une esthétique de la finitude dont Piranèse selon le mot de Victor Hugo composa son « vertige » tandis que Stendhal y apprenait le détachement. Mais ni l’aquafortiste soucieux de fixer sur ses planches les restes de l’Antiquité romaine tels qu’ils existaient encore de son temps, ni l’auteur des Promenades, connaisseur à coup sûr des lieux communs romantiques et ce qui l’est moins des estampes de l’artiste italien ne se limitèrent à cette approche lugubre de la cité universelle. L’œuvre immense de Piranèse, un millier de planches, accorde une large place à la ville des papes et le promeneur cicerone appelle Rome « la ville des tombeaux et des souvenirs », souvenirs de l’Antiquité impériale autres que les tombeaux, aqueducs, temples, arcs..., souvenirs de la Rome chrétienne, de la Rome baroque... De plus, oublieux de l’aspect terrible et funèbre des tombeaux, Stendhal s’éprend des « fontaines charmantes », des orangers lumineux qui surplombent les murs des jardins... D’ailleurs, et finalement, Rome peut se résumer pour le touriste pressé à deux symboles historiques, le Colisée et la basilique Saint-Pierre.

Dans l’œuvre sombre du virtuose italien Marguerite Yourcenar admirait plus que tout les planches des Prisons ; en second lieu venaient les Vues de Rome qui donnent à cette ville « mi-antique, mi-baroque » « le sens de la durée » et témoignent de la « beauté que crée le temps subi » [11]. Pour l’essayiste, la facture des dessins piranésiens subjective et tragique participe sans solution de continuité du roman noir. Pour elle encore, on croirait que les estampes sépulcrales de Piranèse illustrent par anticipation les textes de Stendhal qui traitent du même sujet tant à ces moments-là l’œuvre écrite et l’œuvre ciselée se répondent.

Ainsi en ce qui concerne une vue panoramique de Rome, « ville des tombeaux », Stendhal a bel et bien décrit, à son corps défendant, une Rome piranésienne. Alors que le Forum était encore en grande partie enfoui sous les décombres, les sépulcres surgissaient gigantesques sous les yeux des visiteurs et imposaient leur présence dans les œuvres des artistes.

Le jugement de Marguerite Yourcenar est à la fois exact et restrictif. Au cours de ses Promenades, Stendhal fait découvrir à ses amis, deux Rome, la cité impériale et la ville des papes. Seule la première, et en partie seulement, mérite l’épithète « piranésienne » pour ses tombes colossales qui ont frappé l’imagination de Stendhal lui suggérant tour à tour l’intensité du « bonheur sombre » que peuvent procurer les passions ou l’apaisement d’une inquiétude née à la perspective de l’ultime départ.

Marthe Peyroux

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[1] Petite Plaisance, Northeast Harbour, État du Maine, la maison où Marguerite YOURCENAR vécut de 1950 à sa mort en 1987, est ouverte au public, chaque été.

[2] La somme de ces gravures est appelée indifféremment Vues de Rome ou Antiquités de Rome.

[3] Le cerveau noir de Piranèse, in Sous bénéfice d’inventaire, Éditions Gallimard (folio essais) 1978, p. 121 et suivantes.

Cf. Victor HUGO ; Les Contemplations, livre 6e, Au bord de l’infini, XXIII, Les Mages.

Le cerveau noir de Piranèse
L’escalier, la tour, la colonne ;
Est une béante fournaise
Où croît, monte, s’enfle et bouillonne
Où se mêlent l’arche et le ciel,
L’incommensurable Babel !

[4] Ibid , p. 166.

[5] Marguerite YOURCENAR, Nouvelles orientales, éditions Gallimard, 1962, L’Imaginaire, Le dernier amour du prince Genghi, p. 72.

[6] STENDHAL, Voyages en Italie, Promenades dans Rome, éditions Gallimard, Bibliothèque la Pléiade, 1973, p. 854 et p. 1689, note, 2.

[7] STENDHAL, Ib. p. 851.

[8] Nom donné à Rome au tombeau de l’empereur Adrien.

[9] Marguerite Yourcenar, Sous bénéfice d’inventaire, p. 137.

[10] Voir à ce sujet le Colloque Piranèse et les Français tenu à la villa Médicis les 12 et 14 mai 1976 et dont les actes ont été publiés dans une collection de l’Académie de France. Rappelons de plus que Vasi est l’auteur d’un Itinéraire instructif des magnificences de la ville de Rome, en huit journées. Ce petit livre splendide, paru en 1765, relié cuir, doré sur tranche est agrémenté de vignettes gravées par son auteur. Signalons aussi que dans Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar fait dire au prince : « les perspectives qui s’ouvraient pour l’esprit du haut de ces collines dénudées (celles de Béthar en Palestine) étaient moins majestueuses que celles du Janicule... », p. 253. Enfin rappelons que Fabrice désireux de taire son identité au cours de son équipée à Waterloo, choisit comme pseudonyme, Vasi, mais avec une autre activité, marchand de baromètres.

[11] Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts, entretiens avec Matthieu Galey, éditions du Centurion, 1980, p. 143.