L’Inquisition, ses victimes, leur Saison en enfer dans L’Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar

 

«Une Saison en Enfer», tel est le titre de la longue confession lyrique dans laquelle Arthur Rimbaud évoque les tourments qu’il fit subir à son âme, incapable de trouver le bonheur ici-bas. Une émotion très vive étreignait le poète devant toutes les misères du monde ; le besoin de se sacrifier l’obsédait; il ressentait une invincible attirance vers la mort. Une Saison en Enfer décrit le déchirement mystérieux d’un être désireux de vivre, d’agir, de s’imposer, ainsi que l’aspiration au néant.

Cette Saison en Enfer dura environ deux années. Rimbaud sortit de la Nuit de cet Enfer moral et spirituel terminant sa période de «damné» par une «illumination», accepter une simple vérité réaliste, recourir au «travail humain». D’où l’abandon à vingt ans de son œuvre de poète, sa fuite lointaine en Éthiopie, son retour à Marseille, où un cancer le terrassa en peu de temps.

Mais chemin faisant, il avait composé un poème court et magnifique L’Éternité, dont Marguerite Yourcenar a repris le deuxième vers comme titre au dernier volume de ses Mémoires:

Elle est retrouvée

Quoi? L’Éternité.

C’est la mer mêlée

Au soleil.

C’est la joie d’un instant née d’un spectacle éternel. «On ne comprend pas l’éternité. On la constate» [1], dira plus tard la romancière.

Marguerite Yourcenar connaissait le recueil de poèmes intitulé, Une Saison en enfer. Elle applique cette métaphore déchirante à une période de la carrière du graveur italien, Piranèse (1720-1778) qui composa à l’âge de vingt-deux ans, une suite admirable de quatorze planches, dans lesquelles il s’abandonne à ses obsessions. L’ensemble est intitulé Les Prisons. On y découvre des machines mystérieuses, des instruments de torture, roues, poulies, des plates-formes hérissées de clous... Des silhouettes suggèrent confusément des «suppliciés». Marguerite Yourcenar voit en cette œuvre le témoignage incrusté sur des plaques de cuivre d’une «Saison en enfer» [2].

La prison, les supplices, deux mots annonciateurs d’une recherche sur le grand drame de l’Inquisition qui connut son apogée au XVI° siècle en Europe occidentale, aux Pays-Bas, en France, en Italie et surtout en Espagne. Le roman de Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au noir, donne quasiment sans discontinuer des exemples de tous les types d’horreur perpétrés dans les Pays-Bas par les membres de cette institution maléfique qui plongeait les suspects dans la terreur du lendemain.

Je vais montrer les effets funestes de l’Inquisition sur tant d’hommes et de femmes de ces provinces belgiques[3], contraints de vivre des saisons en enfer, et, brochant sur le tout, je présenterai le cas de Zénon, l’image même de la victime d’une persécution barbare dont les hommes sont capables de siècle en siècle.

L’Inquisition est une juridiction instituée par l’église catholique pour lutter, avec l’appui du bras séculier contre les hérésies, la sorcellerie, la magie, certains «crimes charnels» selon la morale de l’époque. Elle fut particulièrement sanguinaire sous le règne du roi d’Espagne, Philippe II, en son royaume et dans les provinces à lui soumises, dont les Pays-Bas, soit la Belgique et les Flandres. L’Inquisition, née au XIIe siècle pour rechercher les mécréants languissait un peu lorsque soudain au moment où la Réforme prend son essor, elle retrouva une utilité impérieuse. On la réorganise. Elle devient une Congrégation romaine mise sur pied en 1542 par le pape Paul III, sous le nom de Congrégation du Saint-Office. Et l’année suivante, est créée une seconde congrégation dite de l’Index, chargée d’interdire et de faire disparaître par le feu tous les livres publiés non conformes à la doctrine catholique.

Dans L’Œuvre au noir, on peut suivre les agissements de quelques grands inquisiteurs. Leur zèle implacable a plongé bon nombre de personnes dans les affres de l’angoisse d’un enfer, synonyme de prison, de bûcher ou de potence.

Au nombre des coupables ou considérés comme tels, les inquisiteurs avaient pour tâche de punir, autrement dit d’éliminer, les sorciers et sorcières, les rebelles au pouvoir espagnol qui fuyaient leur pays natal, les réformés, les convertis à des croyances nouvelles ou en plein regain de vitalité, anabaptisme, cabale, athéisme, le judaïsme en Espagne, le flot de mécréants qui faisaient tache d’huile.

Prenons pour premier exemple les sorciers. Au cours de l’énumération des «loisirs de l’été» du jeune Zénon, on découvre un des épisodes pénibles du roman. Il n’est pas directement imputable à l’un ou l’autre des dévots de l’appareil inquisitorial, mais il calque sur lui ses pratiques et son enseignement, punir pour l’exemple.

Les moissonneurs, ce jour-là, avaient trouvé une sorcière occupée à uriner malicieusement dans un champ afin de conjurer la pluie sur le blé déjà à demi pourri par d’insolites averses; ils l’avaient jetée au feu sans autre forme de procès [4].

Bien des années plus tard, vers le milieu du XVIe siècle, Zénon de retour à Bruges, sa ville natale, traverse Tournai dans la voiture du prieur des Cordeliers. Les rues sont encombrées par la foule. La voiture doit ralentir;

Renseignements pris, il se trouva que ces gens se rendaient sur la Grand-Place pour voir pendre un certain tailleur nommé Adrian convaincu de calvinisme. Sa femme était également coupable, mais comme il est indécent qu’une créature du sexe se balance en plein ciel, les jupes ballottantes sur la tête des passants, on allait selon l’ancien usage l’enterrer vivante. Cette brutale sottise fit horreur à Zénon [5].

Deuxième groupe sous haute surveillance, les rebelles au pouvoir central, les patriotes. Fuyant leur pays natal, talonnés par la peur de mourir, ils empruntaient la grand route pour rejoindre un port côtier où ils escomptaient trouver la barque salvatrice qui les conduirait en Angleterre ou en Zélande. Zénon, sur le grand chemin des Flandres croise un groupe de ces malheureux fuyards, groupe hybride. Deux d’entre eux, des patriotes, fuient vers la Zélande afin de rejoindre les rangs des ennemis armés de l’Espagne, de son roi, de ses inquisiteurs diaboliques. Les quatre autres, des calvinistes, autrement dit des hérétiques aux yeux du Saint-Office, vivant sous la crainte constante d’être découvert par un espion inquisitorial qui les aurait dépêchés ad patres dans les plus vifs tourments ont pour objectif l’Angleterre.

Un chapitre de L’Œuvre au noir, intitulé, «la mort à Münster» révèle l’enthousiasme utopique des anabaptistes regroupés dans la «Cité de Dieu» pour jouir de leur foi nouvelle. Les troupes de l’évêque ont investi cette «Jérusalem des déshérités»[6]. La majorité d’entre eux fut décimée; leur chef mourut en martyr soumis à des tortures indescriptibles.

À Paris, la rue de la Bûcherie exhalait « comme un mauvais air le pyrrhonisme et l’hérésie[7]». Il convenait de l’éviter, d’autant plus que c’est justement à Paris aux alentours de la Sorbonne que la Congrégation de l’Index se mit en devoir d’exercer une surveillance stricte et impitoyable. On peut la suivre en plein exercice de ses pouvoirs dictatoriaux dans L’Œuvre au noir, où sont évoquées et mises en scène deux de ses victimes, l’une réelle, l’imprimeur Étienne Dolet, l’autre fictive, Zénon. La fin atroce du premier justifiait la méfiance du second. Tous deux furent pris dans l’étau punitif d’une Inquisition pourchassant les écrits considérés comme subversifs, et leurs auteurs, si tant est qu’on les trouve. Ces deux hommes vécurent l’Enfer d’une menace homicide permanente.

Zénon racontant ses pérégrinations à son cousin Henri-Maximilien, évoque son passage à Lyon où il était « allé remettre (s)on Traité du monde physique au malheureux Dolet[8]», son libraire. Malheureux s’il en fût, puisque Dolet finit ses jours étranglé et jeté au feu place Maubert à Paris, le trois avril 1546. Il avait eu le courage ou l’imprudence de publier des ouvrages aux opinions suspectes, par exemple, les livres d’Érasme et de Marot. La place Maubert non loin de la Sorbonne, est un lieu de triste mémoire, où la potence, la roue, le bûcher alternaient pour exterminer dans les pires souffrances les victimes de l’épuration inquisitoriale.

Les ouvrages de Zénon ont été sans relâche l’objet de la surveillance rigoureuse de l’Index. Le Traité du monde physique, description minutieuse des fibres tendineuses et des anneaux valvulaires du cœur[9] ne présentait aucune trace d’impiété. Il était victime du renom de l’imprimeur qui sentait le fagot[10]. Mais c’est à Paris que se situent véritablement les prodromes de cette chasse à la chose imprimée et à son auteur. À Paris Zénon est victime de la complicité entre les congrégations de l’Index et du Saint-Office. Le philosophe médecin entre dans un défilé tout noir où il restera prisonnier jusqu’à la fin de ses jours. Ses années en Enfer sont scellées à jamais.

Au cours de ses pérégrinations à travers l’Europe de l’ouest, dont la Pologne[11], «l’envie lui était venue de faire imprimer en France ses Prothéories [...]. Il ne se souciait pas d’y exposer une doctrine quelconque, mais d’établir une nomenclature des opinions humaines, indiquant leurs raccrocs, leurs emboîtures, et leurs secrètes tangentes ou latents rapports[12]». À Paris, il est introduit auprès de la reine, Catherine de Médicis, en qualité de médecin susceptible de guérir le jeune roi, Charles IX. Incidemment, la souveraine encense un autre ouvrage de Zénon, Prognostications des choses futures «où, dit-elle, j’ai vu naguère des calculs sur la longueur de la vie communément accordée aux princes! Et nous aurions peut-être évité au feu roi le fer de lance qui me fit veuve... car je pense, ajouta-t-elle avec grâce, que vous n’êtes pas sans avoir part à cet ouvrage réputé dangereux pour les cervelles faibles, et qu’on met sur le compte d’un certain Zénon[13]». Lorsque le certain Zénon lui apprend que la Sorbonne, c’est-à-dire, Noël Béda, syndic de la faculté de théologie, adversaire déterminé de l’humanisme et de la Réforme, menace de faire saisir son ouvrage, il comprend vite qu’elle ne lèvera pas le doigt en sa faveur. Peu de jours après, un soir, «Maître Langelier, son présent libraire, vint tout effaré lui apprendre que décidément ordre était donné pour la saisie des Prothéories et leur destruction par la main du bourreau[14]». Ce qui fut fait. Il est temps de fuir.

Zénon décide de rentrer à Bruges et de changer de nom afin de se faire oublier. Rebaptisé, Sébastien Théus, il s’enferme dans l’humble hospice de Cosme pour y soigner les pauvres, les nécessiteux, les fuyards de passage. Le nouveau Zénon a beau s’interdire tout discours de vive voix sur ses pensées les plus abyssales, renoncer à les écrire pour l’étal des libraires, la longue période de réclusion qu’il s’impose n’assurera pas son salut. À la déception de se condamner au mutisme, s’ajoute peu à peu une angoisse existentielle. Reconnu, arrêté, toute défense serait vaine. Pèse désormais sur lui la menace de recherches diligentées par le Saint-Office; le spectre de la mort approche.

Mais avant de rejoindre Paris, Zénon avait déjà eu vent du regain des poursuites lancées contre ses Prognostications. À Innsbruck, il prenait des précautions. Le harcèlement de la prudence l’incitait à changer de logis chaque soir, à trouver des gîtes plus sûrs qu’une forge, son misérable asile. La première alerte sérieuse a lieu le lendemain de ses retrouvailles avec Henri-Maximilien. Ce dernier apprend que Zénon a quitté son logis de grand matin et qu’à midi, un officier de l’Inquisition était venu demander au tavernier de lui prêter main-forte pour arrêter son locataire. La providence veillait ce jour-là sur Zénon. Un démon[15] «sans doute, avait prévenu à temps l’alchimiste[16]». Cette bonne chance ne se reproduira pas.

À Bruges, Zénon se lia d’amitié avec le prieur des Cordeliers dont dépendait l’hospice où il exerçait ses talents de médecin. Le prieur s’intéressait aux «affaires publiques[17]», ce qui permet à Marguerite Yourcenar de décrire, ou plutôt de dénoncer d’autres abominations commises par les représentants du Saint-Office. On s’aperçoit que le sort de ces deux hommes s’obscurcit en concomitance. L’un, le prieur se tourmente sans relâche au su des horreurs commises près de lui, l’autre, le médecin, vit dans la crainte latente d’une arrestation. Le prieur témoigne à la barre du tribunal de sa conscience. Il expose des faits; il bâtit par bribes le martyrologe des victimes de l’Inquisition; il évoque des atrocités connues, à peine commises. «Près de trois cents hommes et femmes déclarés rebelles à Dieu et au prince ont été exécutés à Armentières[18]». La peine du prieur ne fit que croître lorsqu’il constate que ses confrères du clergé ne manquent pas d’approuver de telles sanctions qui devaient servir d’exemples tout en protestant contre le sanglant excès des tribunaux d’exception. Marguerite Yourcenar s’abrite derrière son personnage pour reprendre une opinion avancée par Agrippa d’Aubigné dans sa grande épopée religieuse, les Tragiques. Le poète s’interroge sur les raisons de «l’incompréhensible courage» des suppliciés victimes des guerres de Religion un peu postérieures aux faits que nous examinons. Il se penchait sur la psychologie du martyr, d’abord «avili» et «dégradé» au point de ne plus inspirer la pitié, livré aux mains de bourreaux pratiquant une surenchère de férocité mue par la crainte de ne pas «participer assez complètement à un acte de barbarie collective[19]». Le prieur martèle les mêmes arguments, dénonçant l’endurcissement de ceux qui infligent les peines, la curiosité morbide de ceux qui «courent[20]» assister aux supplices comme au théâtre. Il est vrai qu’on les y poussait afin de voir les risques encourus par insoumission.

Un deuxième fait historique afflige le saint homme, la décapitation du comte d’Egmont et de son associé, le comte de Hornes, accusés de haute trahison envers leur roi, Philippe II. Ces gentilshommes sont victimes d’une iniquité «éclatante[21]», le refus d’être jugés par leurs pairs, ce qui leur aurait sans doute valu la vie sauve. Ce drame resta longtemps gravé dans les mémoires; en 1788, Goethe composa une tragédie en souvenir du martyre d’Egmont dont, de surcroît, le concierge fut rompu à coups de barre de fer dans l’espoir de lui arracher des aveux.

Les Inquisiteurs les plus farouches furent au XV° siècle, en Espagne, Torquemada resté tristement célèbre pour sa rigueur et son inhumanité, au XVI° le duc d’Alve[22] contemporain de Zénon. Cet homme de fer institua le sanglant Tribunal des Troubles. Le prieur s’affole à la pensée que ce capitaine féroce est en train de franchir les Alpes avec ses soldats pour fondre sur la Belgique. Le vieil homme vit constamment travaillé par la connaissance des épreuves horribles qui s’exercent sur des hommes, au nom de doctrines prêchant l’amour du prochain. La Gouvernante, Marguerite d’Autriche scandalisée par la rage meurtrière de l’Inquisition promet la suppression de ses tribunaux mais au profit de chambres de justice dont on n’attend pas plus de clémence[23]. Les verdicts sentiront toujours le bûcher.

Le prieur avance vers ses fins dernières peu à peu étouffé par un polype à la gorge; il a renoncé à toute joie depuis qu’il est averti des tribulations qui éprouvent son pays. Il traverse, dira Zénon, sa «nuit obscure[24]» comparable à l’un des cercles de l’Enfer de Dante. Sébastien Théus de son côté sent le soufre[25]. Après la mort de son ami, alors que les agents de l’Inquisition redoublent d’ardeur, il entre dans le plein feu de sa saison en enfer.

Afin d’éviter la «question» c’est-à-dire la torture, un moinillon arrêté pour libertinage sexuel, avoue plus qu’on ne lui demandait. Cherchant à s’innocenter, il accable Zénon qui comprend que vient de s’ouvrir sous lui la trappe fatale tant redoutée. Son délateur le présente comme le complice, du moins comme le protecteur de pratiques de la chair réputées immorales. S’y s’adonnaient quelques moines en compagnie d’une demoiselle riche et belle. Tous périront brûlés vifs sous le verdict d’«hérésie de la chair», crime jugé aussi grave que l’hérésie doctrinaire des réformés. Être appréhendé pour sodomie ou pour athéisme appelait le même châtiment. «Il importait peu, écrit la romancière parlant de Zénon, qu’un homme de cet âge (59 ans) vécut ou mourut[26]». Il importait toutefois que le grand départ de Zénon ne s’accomplisse pas dans les pires souffrances imaginées par les hommes et perpétrées par des hommes.

La prison, l’acte d’accusation et le suicide jalonnent les derniers temps de cette vie en enfer.

Dès son arrivée à sa dernière demeure, une cellule de la prison de la ville, Zénon est saisi par la terreur du chevalet, instrument de torture, qui lui fut cependant épargné. Le malheureux jouissait encore de quelques protections. Il n’empêche que chaque fois qu’on ouvrait sa porte, il tressaillait. Le calme de l’esprit l’avait fui. Il attendait le moment décisif de son chemin de croix, l’acte d’accusation, impitoyable dans les procès instruits par le Saint-Office. Le Tribunal se composait de magistrats bourgeois, juges des crimes de droit commun, coiffés par un évêque qui «tenait à dire le mot final[27]». Or, ce personnage, nouveau venu à Bruges, n’était qu’un suppôt de l’Inquisition. Dans son sillage s’élevaient même des voix demandant que Zénon soit jugé directement par le Tribunal romain du Saint-Office. Zénon condamné d’avance est rongé par l’angoisse. Il souffre une infinie détresse. Il ne dort plus. Le procès dure. Seul, entre les murs gris de sa cellule, il se retient de tomber dans la fureur contre les inepties du temps, proscrire le système de Copernic, ou contre les mensonges dont on l’accable, avoir embrassé la foi mahométane en Orient. Un certain, Pierre le Cocq, «l’homme à tout faire du duc d’Alve» trouve «qu’on avait perdu près de six semaines à des vétilles, alors qu’il eût été si simple d’appliquer les sanctions de la loi[28]». Zénon avait déjà conclu: «Autant sortir bientôt de cet enfer[29]».

L’admirable et dernier chapitre du roman raconte La fin de Zénon. La romancière qui aimait Zénon comme un frère a imaginé pour lui, une fin héroïque et honorable. Mourir, certes, mais «de sa propre main[30]». Nous suivons d’instant en instant, la tourmente intellectuelle et physique qui broie le condamné. L’épouvante provoque une «émeute[31]» de son corps, de ses entrailles. Son esprit vacille mais ne parvient pas à remettre en question la sortie volontaire dont il a fait choix. Ainsi, n’entendra-t-il pas les huées des badauds agglutinés sur la Grand-Place pour le voir frétiller dans les flammes. Muni d’une mince lame de métal cachée dans le couvercle de son écritoire, il se taillade une veine du pied puis l’artère radiale du poignet; il put ainsi jouir une dernière fois de «sa courte liberté d’homme[32]».

L’ultime instant de la vie de ce martyr, «le vertige de la fin»», «quand tout l’organisme s’accélère et s’affole» se résume en une hallucination grandiose et poétique :

La nuit [...] bougeait: les ténèbres s’écartaient pour faire place à d’autres, abîme sur abîme, épaisseur sombre sur épaisseur sombre. Mais ce noir différent de celui que l’on voit par les yeux frémissait de couleurs issues pour ainsi dire de ce qui était leur absence: le noir tournait au vert livide, puis au blanc pur; le blanc pâle se transmutait en or rouge sans que cessât pourtant l’originelle noirceur, tout comme les feux des astres et l’aurore boréale tressaillent dans ce qui est quand même la nuit noire. Un instant qui lui sembla éternel, un bloc écarlate palpita en lui ou en dehors de lui, saigna sur la mer. Comme le soleil d’été dans les régions polaires, la sphère éclatante parut hésiter, prête à descendre d’un degré vers le nadir, puis, d’un sursaut imperceptible, remonta vers le zénith, se résorba enfin dans un jour aveuglant qui était en même temps la nuit [33].

Et Marguerite Yourcenar de conclure, «c’est aussi loin qu’on peut aller dans la fin de Zénon» entendant par l’emploi du mot «fin» que la mort véritable de son personnage est «une porte qui s’ouvre, mais nous ne savons pas sur quoi[34]». À chacun d’en décider selon ses convictions.

[1] Les Yeux ouverts, entretiens avec Matthieu Galey, éditions Le Centurion, 1980, p. 209.

[2] Marguerite Yourcenar, Sous bénéfice d’inventaire, folio essais, 1988, p. 144.

[3] «belgique», vieil adjectif remplacé définitivement par «belge».

[4] OR. Les loisirs de l’été, p. 582.

[5] OR. Le retour à Bruges, p. 672.

[6] OR. La Mort à Münster, p. 604.

[7] OR. La Voix publique, p. 600.

[8] OR. La Conversation à Innsbruck, p. 647.

[9] OR. La Voix publique, (suite du texte.) p. 601, « suivie d’une étude sur le rôle qu’aurait joué la branche gauche du nerf vague dans le comportement de cet organe; Zénon y affirmait que la pulsation correspondait au moment de la systole, contrairement à l’opinion enseignée en chaire. Il dissertait aussi du rétrécissement et de l’élargissement des artères dans certaines maladies dues à l’usure de l’âge. Le chanoine, qui se connaissait peu en ces matières, lut et relut le court traité, presque déçu de n’y rien trouver qui justifiât les rumeurs d’impiété environnant son ancien élève ».

[10] Sentir le fagot, être soupçonné d’hérésie donc mériter le fagot, le bûcher.

[11] OR. Les Derniers Voyages de Zénon, p. 665.

[12] OR. Ib., p. 667.

[13] OR. Ib., p. 668.

[14] OR. Ib., p. 670.

[15] Démon, au sens antique de divinité, de génie bon ou mauvais attaché au sort d’une personne.

[16] OR. La Conversation à Innsbruck, p. 658.

[17] OR. La Maladie du prieur, p. 713.

[18] OR. Ib., p. 709.

[19] Marguerite Yourcenar, Essais et Mémoires, Gallimard, la Pléiade, 1991, p. 30.

[20] OR. La Maladie du prieur, p.710.

[21] OR, Ib., p. 722 et 723.

[22] Plus exactement, d’Albe, la prononciation de la labiale « b» en «v» dans la langue espagnole fait que la romancière choisit la prononciation orale. Voir la Note de l’auteur qui suit le roman: «Quelques noms bien connus, par exemple celui du duc d’Albe, sont donnés ici dans leur orthographe de la Renaissance». p. 847,

[23] OR. La Maladie du prieur, p. 711 et 712.

[24] OR. Ib., p. 725.

[25] Autre expression imagée pour désigner un hérétique. L’odeur de soufre passait pour accompagner le diable.

[26] OR. La Promenade sur la dune, p. 765.

[27] OR. L’Acte d’accusation, p. 783.

[28] OR. Ib., p. 804.

[29] OR. Ib., p. 788.

[30] OR. La Fin de Zénon, p. 827.

[31] OR. Ib., p. 828.

[32] OR. Ib., p. 831.

[33] OR. Ib., p. 833. Ce tableau final fait immanquablement penser au poème de Charles Baudelaire, Chant d’automne:

Tout l’hiver va rentrer dans mon être: colère

Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,

Et comme le soleil dans son enfer polaire,

Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé. (Deuxième strophe)

[34] Les Yeux ouverts, ouvrage cité, p. 176. Pour l’écrivain, ce serait «un retour à l’universel».

Marthe Peyroux

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