Un séjour en pologne

La semaine du 11 avril 2005, je me suis rendue à Cracovie (Krakow) où se tenait un colloque ayant pour thème : Saisons en enfer, Ionesco, Marguerite Yourcenar, Jean Cocteau. Cette grande cité ébranlée par la disparition de son grand homme, Jean Paul II, vibrait encore de tristesse et de ferveur. Des rangées de bougies festonnaient les abords de l’Église Saint-François ainsi que la façade de l’archevêché. Le soleil illuminait la ville. Les drapeaux rouge et blanc auxquels on avait noué un ruban noir flottaient au vent : le deuil côtoyait la fierté patriotique.

L’amphithéâtre de la bibliothèque Jagellonne, où j’ai pris la parole le 12 au matin ferait honte à tant de salles piteuses de nos Universités françaises. J’ai entendu des professeurs polonais, je me suis entretenue avec eux ; tous parlaient notre langue de façon irréprochable. L’accueil fut chaleureux et recherché. J’ai parlé de :

L’Inquisition, ses victimes, leur Saison en enfer dans « L’Œuvre au noir » de Marguerite Yourcenar

J’avais choisi ce sujet sur l’Inquisition par stricte observance du thème imposé. Je ne me doutais pas alors que la géographie et l’histoire allaient me faire connaître Auschwitz, ce lieu où une foule innombrable d’êtres humains ont vécu un enfer qui rappelait les atrocités commises par l’Inquisition, si ce n’est, oserait-on dire, que les déportés du XXe siècle ne furent jamais brûlés vifs.

Avec une collègue et amie suédoise, le 14 avril, je me suis rendue dans ce camp de la mort, situé à 70 kilomètres à l’ouest de Cracovie.

Nous avons fait la route dans un minibus qui sillonnait une campagne peuplée de villages ou plutôt d’une succession de maisons coquettes, bien tenues. Puis vint une forêt semée d’anémones blanches et soudain l’attention est hypnotisée par un nom sur une pancarte, Auschwitz. Un soleil vif inondait ce site aux relents maudits où pendant une longue visite guidée nous avons côtoyé l’horreur lucidement perpétrée par des hommes envers des hommes.

Auschwitz désigne un combinat de l’extermination massive. Auschwitz I, le premier camp installé dans une ancienne caserne a bourgeonné alentour, dont trois kilomètres plus loin, à Birkenau, Auschwitz II. L’immensité vide et stérile de ce deuxième ensemble où se perpétrait la mort, saisit, atterre ; ce sont près de 200 hectares sur lesquels s’alignaient en rangs serrés les baraquements des prisonniers. Le temps, la pluie, le feu les ont détruits à l’exception de deux rangées soigneusement conservées comme témoignage des conditions ignobles imposées à des malheureux tourmentés par la faim, le froid, la crasse, la puanteur, les maladies, le voisinage des rats... la perte de toute dignité humaine.

Bon nombre de déportés ne connurent même pas ces baraques miséreuses. Les wagons de marchandises où certains avaient voyagé sans aucune nourriture ni boisson huit, voire dix jours, furent le sépulcre des plus faibles. Parmi les survivants on retenait 20 à 30 % des personnes jugées aptes au travail c’est-à-dire condamnées à construire sur place leur maison des morts ou à travailler dans les usines alentour avant de mourir d’épuisement ou sous les coups de leurs gardes-chiourme. Les autres étaient conduits directement vers la chambre à gaz. J’ai pénétré dans l’une d’elles. Une grande salle à demi obscure, aux murs sinistres au haut desquels circule un tuyau percé de trous censés distribuer l’eau des douches promises. Pure imposture. Aucune goutte d’eau n’en est jamais sortie. En revanche, au plafond, de petites ouvertures laissaient s’échapper les bouffées de Zyklon, ce gaz mortel qui, en une vingtaine de minutes, endormait pour toujours les quelque mille à deux mille personnes dévêtues que l’on avait enfermées dans cet abattoir démentiel.

Les fours crématoires se trouvaient tout à côté. Ils dressaient sur le ciel, leur courte cheminée quadrangulaire d’où s’échappait la fumée humaine. Si leur débit ne suivait pas la cadence criminelle des chambres, on jetait les corps inanimés dans une grande fosse et l’on mettait le feu à ce monceau de ce qui fut des êtres humains.

Autre lieu d’épouvantement : « le bloc de la mort » soit les lieux punitifs à Auschwitz I. Au sous-sol d’une construction en brique de l’ancienne caserne, étaient aménagées d’étroites cellules rectangulaires, réminiscences des basses-fosses du Moyen Âge. Chacune d’elles pouvait contenir une dizaine de prisonniers serrés entre quatre murs noirs de crasse et de vétusté. Seul un orifice grand comme une main laissait pénétrer l’air, aussi la mort ne manquait-elle pas de terrasser lentement ces proies étouffées. J’ai vu quatre cachots, quatre auges en ciment où l’on immobilisait quatre hommes debout, seule position possible. Ils ne tardaient pas à mourir dans une étreinte épuisée.

La vitrine immense où sont conservés les vêtements dérobés aux enfants conduits en troupeaux vers leurs fins dernières soulevait une immense pitié. Une petite robe rose à volants mettait un brin de lumière dans cet environnement macabre. Une paire de petites chaussures blanches émouvait à son tour.

Face au ciel, une potence. Le long d’un mur, des crochets. Le spectre des pendus saisit d’effroi. Le mur noir dit « mur de la mort » semble retentir encore de l’écho des fusillades qui hantaient les jours et les nuits des prisonniers alentour.

Simone Veil, déportée dans ce camp, a noblement dit : « Là-bas, je n’ai jamais pleuré, c’était au-delà des larmes ». À Auschwitz, les visiteurs répétaient sa conduite. Certains blêmissaient, d’autres baissaient les yeux ou les fermaient pour se reposer un instant de tant d’horreurs. Seule s’entendait la résonance des pas dans les couloirs crépusculaires où errent encore les fantômes des suppliciés.

Marguerite Yourcenar avait séjourné un mois en Pologne. Le 29 avril 1964, elle écrivait à un correspondant :

Auschwitz, ce camp où après d'indescriptibles tourments, la chaire et l'âme de tant d'êtres se sont réduits en pure cendre.

Et le 14 mai suivant, elle énumérait à Gabriel Marcel les « quelques grandes images » qui l’ont le plus émue en Pologne. Au terme de sa liste elle nommait « peut-être et surtout le bouleversant Auschwitz ».

Le 27 janvier 1945, des soldats, avant-gardes de l’Armée rouge, découvrirent par hasard le camp d’Auschwitz sur lequel ils n’avaient aucune information. Ils y trouvèrent quelques milliers de moribonds que les S.S. n’avaient pu entraîner dans leurs « marches de la mort » vers d’autres camps. Les Russes comprennent qu’ils se trouvent dans un camp d’extermination. Ils improvisent quelques secours et passent leur chemin.

Auschwitz : un million et demi de morts entre 1942 et janvier 1945.

Marthe Peyroux

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