Le Banquier

Les murs de Petite Plaisance, la demeure américaine de Marguerite Yourcenar, étaient maçonnés de livres, près de sept mille classés par thèmes ou par siècles, toutes nations confondues. L’inventaire de ces ouvrages est maintenant établi. Proust et Racine s’inscrivent en tête du palmarès, cités chacun plus d’une cinquantaine de fois, et à l’occasion, objets de commentaires fournis. Stendhal se contente de seize occurrences dispersées dans les Essais, les volumes autobiographiques de l’écrivain et les Carnets de Notes attenants à Mémoires d’Hadrien.

Intéressons-nous dans cette note exclusivement aux allusions, les plus nourries de toutes, celles qui concernent le type même du banquier.

En premier lieu et dans deux ouvrages différents, Marguerite Yourcenar s’appuie sur l’image du personnage fictif, M. Leuwen, pour établir et illustrer le portrait du « faiseur d’or ». En 1932, alors âgée de vingt-neuf ans, la future romancière fit paraître dans un numéro de la revue Europe, un article intitulé « Le Changeur d’or », ancêtre du banquier moderne. Il convient de préciser que le père de la jeune essayiste, Michel de Crayencour, héritier richissime mais joueur invétéré et prodigue impénitent envers les femmes, avait à sa mort en 1929, dilapidé la totalité de sa fortune. Il traita souvent avec des banquiers, voire avec des escrocs, ce dont sa fille était en grande partie informée. Elle-même se frotta au milieu bancaire lorsque privée de son père, elle entreprit pour vivre, de recouvrer le petit héritage laissé par sa mère décédée à sa naissance.

Une érudition livresque étonnante, des yeux ouverts sur l’actualité, les aléas d’une fortune qui partait à vau-l’eau, voilà autant de « pilotis » qui ont suggéré à Marguerite Yourcenar de reconstituer l’historique du « Changeur d’or ». Le titre de l’article est emprunté à un tableau d’Holbein le Jeune, le portrait du « marchand » anglais, Georg Gisze assis à son comptoir muni des attributs de son métier, la balance et des écus. Au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime, ces commerçants chargés du change des monnaies et du négoce des métaux précieux exerçaient leur profession en public (cf. Le pont au Change à Paris) sur leur « table » ou « banc ». Beaucoup réussirent des fortunes considérables. Ces hommes comprirent assez vite, nous dit leur exégète, que « posséder, c’est en même temps gouverner », que la « fortune est une force » qui doit avoir pour aboutissement la puissance. L’homme d’argent est devenu « le nouveau maître des peuples », un « dominateur d’hommes ».

Cette vigoureuse fresque des « manieurs d’or » qui ont substitué la civilisation de l’or à celle du fer s’interrompt un moment pour regarder le « côté psychologique du problème » et s’étonner « du peu de place qu’à l’homme d’argent accorde la littérature ». Et voici ce que Marguerite Yourcenar écrit à ce sujet :

[...] ce n’est qu’avec Stendhal qu’un ensemble de qualités, et non plus seulement de défauts, attire l’attention du peintre : « Un banquier qui a fait fortune a une partie du caractère requis pour faire des découvertes en philosophie, c’est-à-dire pour voir clair dans ce qui est. » Toutefois, mettant ainsi l’accent sur le côté rationaliste du personnage, Stendhal, encore plus que Balzac, oublie qu’un homme qui mise sur les deux choses les plus instables ou les plus incertaines qui soient, la confiance et l’avenir, est un imaginatif dans la mesure même où il est un spéculateur, et s’oppose, presque autant que l’artiste, au bourgeois qui thésaurise. Le premier, Ibsen, en faisant de son financier Borkmann un halluciné sensible à l’appel quasi mystique de la forêt ou de la mine, nous montre la passion, et bientôt la foi, là où ses prédécesseurs ne voyaient qu’un calcul, ou tout au plus une manie. Nous voici bien loin du cynisme de Turcaret ou de la lucidité de Leuwen : ce n’est pas seulement un rêve de domination sur le monde inanimé qui hante Jean-Gabriel Borkmann, c’est l’espoir d’apporter aux hommes le bonheur, qu’il ne distingue pas d’avec la prospérité.

La citation stendhalienne réapparaît, malmenée, dans un ouvrage posthume de l’écrivain, Le Tour de la prison, somme de quatorze relations de voyages. Nous apprenons incidemment qu’à Tôkyô, la romancière eut l’occasion de rencontrer un personnage cosmopolite « banal à force de ne l’être pas, allemand, mais juif, citoyen australien mais directeur d’un trust à Tôkyô », parlant un pur français du XVIIIe siècle. Il incarnait une puissance financière colossale. Ce manipulateur d’affaires opulent offrit à Marguerite Yourcenar et à quelques amis un dîner dans une auberge de son choix. L’invitée, attentive au comportement et aux propos de ce magnat de la fortune polissé à l’extrême, ne manqua pas de lui appliquer avec humour mais sans une fidélité absolue le mot de Stendhal :

Un banquier qui a fait fortune a quelque chose de ce qu’il faut pour se connaître en philosophie, c’est-à-dire pour voir clair dans ce qui est. Il ne s’agit plus ensuite, évidemment, que de définir ce qui est.

En second lieu, reportons-nous à l’évocation yourcenarienne d’un souvenir de famille authentique pour croiser des banquiers réels eux aussi. Remontons au début du XIXe siècle. Nous découvrons dans le deuxième livre de mémoires de la biographe, Archives du Nord, une allusion aux banquiers Torlonia dont Stendhal parle à plusieurs reprises et une fois longuement au cours de ses récits de Voyages en Italie. Il se trouve qu’à l’âge de vingt-deux ans, le grand-père de Marguerite, Michel-Charles, fils de famille, passa une dizaine de mois en Italie. Pendant ce voyage, il expédia une centaine de lettres aux siens. À la fin de sa vie, il les recopia soigneusement et les rassembla en « un beau volume relié ». Il va de soi que sa petite-fille dépouilla cette manne biographique et touristique avec la plus grande attention. Parmi les anecdotes qu’elle en retint pour les commenter à ses lecteurs, en voici une qui nous intéresse :

Ce « patricien flamand », comme il se dénomme lui-même, est rarement dupe du jeu social, si brillant soit-il. Il a goûté la belle ordonnance du bal de l’Ambassade de France, mais ceux des Torlonia, présents possesseurs de la banque Albani, l’éblouissent peu; il n’a remarqué que les parquets médiocres pour la danse, qui irritent ce bon valseur, et l’abondance d’invités anglais qui à ses yeux discrédite une fête. Il semble n’avoir rien vu des immenses glaces que l’avare et fastueux banquier, à en croire Stendhal, achetait à bon compte à Saint-Gobain en se faisant passer pour son propre intendant, des lustres de cristal reflétés à l’infini, du sombre Antinoüs Albani séquestré dans une salle trop petite et trop dorée pour lui, comme un jeune fauve en cage, de l’ombre de Winckelmann assassiné rôdant parmi ces chefs-d’œuvre un peu maléfiques qu’il rassembla et aima d’amour.

Stendhal fréquenta les bals donnés par Giovanni Torlonia, duc de Bracciano (1756-1829), dans son palais situé place de Venise, au bout du Corso à Rome, et ceux qu’organisait son fils, Alessandro (1800-1886) dans sa villa sise rue Nomentana, villa achetée par Giovanni en 1797 et luxueusement aménagée par son fils. Le grand-père de Marguerite Yourcenar, né en 1822, ne put fréquenter que l’une ou l’autre des fêtes organisées chaque jeudi par le prince Alexandre, ceci deux ans après la mort de Stendhal. La mémorialiste juge les propos épistolaires de Michel-Charles les confrontant avec quelques pages des Promenades dans Rome, ouvrage qu’elle possédait, et avec sa connaissance propre de la Ville éternelle. Le jeune belge « bon valseur » regrette la médiocrité des parquets dont Stendhal –moins exigeant peut-être- ne parle pas. En revanche, l’abondance des invités anglais le contrarie aussi fort que Stendhal. Si ce dernier goûte la présence des « plus belles femmes de l’Angleterre », il ne se prive pas, à l’occasion, de dénigrer les riches Anglais envahisseurs distants et dédaigneux. Mais surtout, elle adresse - en différé - un vif reproche à son grand-père, aveugle à des beautés tangibles ou immatérielles. Il semble ne pas se laisser impressionner par un luxe trop étalé. En tout cas, les glaces, ornement cher à Stendhal, n’ont pas retenu son attention soit parce que cet objet décoratif n’était pas inhabituel pour un jeune homme vivant dans un milieu fortuné, soit parce que s’il est certain qu’elles abondaient dans le palais Torlonia, nous ne savons pas s’il en allait de même à la Villa. Stendhal n’y fait aucune allusion.

À propos de ces glaces, Marguerite Yourcenar rappelle la ruse utilisée par Giovanni Torlonia pour obtenir un rabais de 5% des « Marchands de Paris » qu’elle identifie, avec raison, nommant la Société Saint-Gobain (cf. Armance). Toutefois, sa mémoire la trahit sur un point. En vue de fléchir son fournisseur, le banquier ne se fit pas passer, au dire de Stendhal, pour son intendant. Il se déguisa simplement en « un pauvre miroitier de Rome ».

En ce qui concerne, l’allusion à la statue d’Antinoüs et à l’ombre de l’archéologue allemand dont Stendhal avait lu l’œuvre majeure sans l’apprécier, Marguerite Yourcenar fait une confusion. Il existe à Rome deux villas Torlonia, l’une, ancienne résidence d’Alexandre Torlonia où il donnait ses fêtes fréquentées par Stendhal et Michel-Charles, et une deuxième portant le même nom parce que achetée par le même Alexandre en 1866. La première est à l’abandon, la deuxième se visite sur rendez-vous et c’est dans celle-ci que se trouvent quelques exemplaires de la collection de sculptures antiques réunies par le premier propriétaire de la villa, le cardinal Albani, conseillé par Winckelmann. Le reproche adressé à Michel-Charles est donc sans objet.

Enfin, en 1957, Marguerite Yourcenar apprit avec joie que le nouvel acquéreur du bas-relief d’Antinoüs sculpté par Antonianus d’Aphrodissia lui avait fait subir « le plus délicat des nettoyages » rendant au chef-d’œuvre son « doux éclat d’albâtre et d’ivoire». Au cours de la note qui dans les Carnets rend compte de cette heureuse métamorphose, elle précise que le nouveau possesseur de ce joyau est :

un banquier romain, Arturio Osio, curieux homme qui eût intéressé Stendhal ou Balzac. Osio a pour ce bel objet la même sollicitude qu’il a pour les animaux à l’état libre qu’il garde dans une propriété à deux pas de Rome, et pour les arbres qu’il a plantés par milliers dans son domaine d’Orbetello. Rare vertu : « Les Italiens détestent les arbres », disait déjà Stendhal en 1828, (en vérité, il disait, « Les Italiens modernes abhorrent les arbres ») et que dirait-il aujourd’hui, où les spéculateurs de Rome tuent à coups d’injection d’eau chaude les pins parasols trop beaux, trop protégés par les règlements urbains qui les gênent pour édifier leurs termitières ?

Ainsi des banquiers cosmopolites, fictifs ou réels, du passé ou du temps présent ont-ils fait resurgir à la mémoire de Marguerite Yourcenar des pages de Stendhal dans des occasions sans lien de parenté. L’érudition accompagne le fortuit.

Marthe Peyroux

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