Conférence prononcée le 11 décembre 2003 à l’Université Paris IV, Sorbonne, salle des Commissions

Le spectacle du monde

Le spectacle du monde. Il faut entendre par là, le monde de la nature, de la pleine nature, celle qui échappe au pouvoir des hommes, celle qu’ici-bas nul n’ignore et telle que l’ont observée Marguerite Yourcenar et ses principaux protagonistes, autrement dit, je vous invite à un voyage dans l’espace et dans le temps sur notre terre que la romancière appelait « une prison » sans la moindre nuance péjorative, même si elle se référait pour le dire à la réflexion désabusée de Hamlet « Le Danemark est une prison », à laquelle, Rosencrantz, son ami et condisciple, rétorquait : « Alors, le monde en est une[1] ». Je vous préviens, nous changerons souvent de cachot ! Et puis il se rencontre des prisons dorées ! En route donc sur cette immense terre dont nous ne parvenons pas encore à nous échapper. Ne nous arrêtons pas non plus à l’épithète blessante de Zénon, le médecin-philosophe de L’Œuvre au Noir qui jugeait « insensé » celui qui accepterait de mourir « sans avoir fait au moins le tour de sa prison[2] ». Que nos pieds comme les siens « rôdent sur le monde » (OR, p. 563), belle exigence pour nous tous présentement immobilisés sur nos sièges!

Au cours de notre pèlerinage, nous rencontrerons l’empereur Hadrien qui compte au nombre des fervents admirateurs du « beau spectacle du monde » (EM, p. 692), Zénon qui observe avec curiosité la nature et les hommes. Nathanaël, L’homme obscur, qui près de mourir, s’absorbe dans « la lecture du monde (OR, p. 1007) », soit du dernier décor de sa triste vie. Marguerite Yourcenar, de son côté vécut les yeux ouverts sans exclusive sur les scènes que l’île des Monts-Déserts, son île d’adoption aux États-Unis, et les lieux qu’elle choisit de visiter lui prodiguèrent. Elle arrêtait ses regards sur « la beauté de l’univers » et ne les détournait pas devant les atrocités perpétrées ou subies par la nature. La tragédie trouve sa place dans le spectacle du monde.

« Le monde est un théâtre »

disait Démocrite.

Et Shakespeare de renchérir :

« Le monde entier est un théâtre »

Examinons les décors dudit théâtre, l’univers. Devenons-en grâce à des guides prestigieux ou obscurs, les spectateurs attentifs.

Par le truchement d’Hadrien, la romancière énonce quelques-unes des beautés du monde qui retinrent ses regards. Parmi les plus belles scènes que l’écrivain et le prince, grand voyageur sur les routes de son empire, s’attardèrent à contempler, nous pouvons avancer que se place la contemplation nocturne du firmament[3]. Par les nuits sans nuage, on ne voit bien que le ciel ; le monde disparaît dans les ténèbres. L’empereur immobilisé par la maladie, se rappelle des extases prises aux dépens du sommeil. Le sacrifice à la beauté des nuits entendait résoudre un mystère pour son esprit. Toute sa vie, il avait réservé quelques moments à l’étude des astres, « ces grands corps enflammés (OR, p. 401) » qui peut-être régissent nos destinées. Ne disposeraient-ils pas pour ce faire de pouvoirs occultes ? Nous aideraient-ils tout autant à concevoir l’essence de notre nature ? Un poète anonyme de l’Antiquité grecque ne déclarait-il pas :

« Je suis fils de la terre noire,

Mais aussi du ciel étoilé[4] ? »

En tout cas,

« [...]ces beaux objets qu’a fait Le Temps, suprême artiste, et qu’on nomme les astres, »

« Dans le ciel d’où tout vient » [5] , [...] ainsi que le proclamait Critias, un oncle de Platon, « ces beaux objets » comblaient Hadrien de bonheur. Sur la merveille scintillante des cieux, il suivait les contours d’admirables dessins où les participants s’allument chaque soir « à leur place assignée » (OR, p. 481). Le don divin d’une voûte stellaire de « flamme et de cristal » (OR, p. 402) confondait son imagination et bouleversait son cœur. Hadrien garde un souvenir particulièrement ébloui et émouvant d’une nuit syrienne consacrée tout entière à l’observation presque mathématique des corps célestes les plus étincelants. Cette nuit syrienne, où, confia-t-il à son correspondant, le futur Marc Aurèle, il « inscrivit en lui les mouvements célestes avec une précision à laquelle aucune observation partielle ne (l)’aurait jamais permis d’atteindre » (OR, p. 403)» fut « le plus beau de (ses) voyages » (OR, p. 402) ». Elle représente en son âme « (sa) part consciente d’immortalité» (OR, p. 403) », soit une espèce de participation profonde, intellectuelle et viscérale de tout l’être à l’univers. Son contemporain l’astronome Ptolémée (100-170) contemplant les étoiles et s’adressant à leur multitude affirmait de même :

« Je m’associe, infime, à cette immensité ;

Je goûte, en vous voyant, ma part d’éternité  »[6].

L’aube, ce « prodige journalier » que l’empereur contemplait avec un secret cri de joie, produisait sur lui les mêmes effets délicieux. Telle cette attente du jour naissant au sommet de l’Etna pour découvrir « l’Afrique visible et la Grèce devinée » et dans le ciel « la frange dorée d’un nuage » (OR, p. 412) ou ce désir pressant d’assister une fois encore au phénomène de l’aurore, d’un point haut, le Mont Cassius en Turquie, afin de vivre l’apparition de la lumière sur les paysages lointains, et, d’admirer, en contrebas, les reflets mordorés qui illuminent le temple ou en d’autres circonstances et en d’autres lieux, pour simplement se laisser prendre au charme discret de « la pâleur de l’aube sur l’horizon des îles ».

Le crépuscule stimulait pareillement son imagination, parfois attisait les tourments de son âme. Un soir, peu après le suicide d’Antinoüs, Chabrias le philosophe dévoué sans limite au favori, montra au prince « dans la constellation de l’Aigle une étoile, jusque-là assez peu visible, qui palpitait soudain comme une gemme, battait comme un cœur ». Hadrien en fit, sur-le-champ, pour lui seul, « l’étoile », « le signe » (OR, p. 446) du bien-aimé.

Devenu son propre biographe, se retournant vers les belles années de sa jeunesse, l’empereur pense avec ravissement à un séjour dans Athènes, la ville préférée. Il y goûtait les « flâneries dans les longs soirs roses » (OR, p. 313) et c’est avec une émotion éprouvante pour son cœur fatigué qu’il revit la même jouissance vespérale à Baïes où les médecins l’ont envoyé pour mieux respirer au bord de la mer en attendant la mort, il y « jouit encore, dit-il, des longs soirs roses » ( OR, p. 515). Les beaux crépuscules au teint de fleur et de bonheur sont le dernier don de la nature à la sensibilité esthétique du prince[7].

Zénon avait lui aussi coutume d’observer les astres ; il savait lire les constellations. Il interrogeait « ces froids et ardents espaces » (OR, p. 788) espérant y déchiffrer des indices révélateurs de nos destinées. Plus astronome, ou si l’on veut moins astrologue que son aîné impérial, il en vint assez vite à douter, puis à se convaincre que la route des hommes se dessine sur la terre. Le firmament fixe et éternel n’était sans doute qu’un « vide » étincelant ou peut-être son contraire en tout cas, pas un livre où découvrir la trajectoire d’un destin.

Nathanaël passager fortuit en plein océan Atlantique se plaisait à suivre les étoiles qui « bougeaient et tremblaient au ciel » et la lune qui par les nuits obscures sortait des nuages, « comme une grande bête blanche », (OR, p. 934) et y rentrait comme en un logis ténébreux. L’horizon de sa fin de vie resplendit de moins de pourpre que celui de l’empereur. Avec lui, une deuxième tonalité envahit les paysages yourcenariens, le gris qui s’oppose doucement au rose crépusculaire. Les lieux et les saisons changent. À Paris, à Rome, l’hiver, le moment de l’aube grise semble prédisposer aux décisions importantes. Ainsi Hadrien décrète-t-il de faire exécuter son vieux beau-frère qui complotait le même acte meurtrier à son intention et c’est par « une aube grise de février » (OR, p. 489) qu’un tribun porte la sentence de mort à la victime. Lorsque Zénon décide de mettre un terme à ses voyages, il quitte précipitamment son galetas du Louvre, « à la lueur grise d’une aube parisienne » (OR, p. 670). À la fin de l’automne, la mer grise souffle un vent humide sur la Ville Éternelle. Le long des côtes frisonnes aux Pays-Bas, le sable est gris ; à l’intérieur des terres, même en été, un ciel gris peut dominer les plaines houleuses, et cette immensité sans éclat donne l’impression d’envelopper la terre entière. Hadrien pourtant épris de la lumière méditerranéenne aima « l’île de Bretagne », la Grande Bretagne, « les franges de brume au flanc des collines, les lacs voués à des nymphes plus fantasques encore que (celles de Rome), la race mélancolique aux yeux gris ». (OR, p.394) Ces goûts reflètent ceux de sa mémorialiste. Le gris des ciels brouillés devint même sous la plume de l’empereur, le sujet d’une métaphore décrivant l’atmosphère qui enveloppe la vie des femmes. Selon Hadrien, dès que « l’amour n’y joue plus » (OR, p.335), un « ciel gris » clôt leur horizon, tandis qu’un ciel bleu sans tache peut enflammer les esprits ou bien tel que le fixe l’octogénaire Honda au-delà des murs étroits d’une cour dans un monastère japonais, témoigner du Vide, réponse au questionnement de l’homme sur son sort outre-tombe.

Mais la voûte céleste s’anime quand bon lui semble. L’Azur, l’Azur, cet idéal qui échappe au vœu de Mallarmé est traversé par « les merveilleux nuages » baudelairiens qui dessinent des arabesques fluctuantes. Les paysagistes du XIXe siècle, peintres romantiques, s’appliquèrent comme le poète lui-même à peindre dans leurs tableaux la parure fantasmagorique que le hasard ou les vents donnent au ciel. Marguerite Yourcenar n’est pas paysagiste. Son œuvre contient peu de descriptions de la nature. Elle s’intéressait trop à la vie intérieure de l’homme, à sa destinée pour s’attarder à fixer à l’aide de mots le décor naturel de sa vie. Cependant de façon parcellaire, elle décrit par exemple, les nuages qui se font et se défont là-haut, les nuages qui « ballottaient comme des voiles de barque », les nuages venus, « de nulle part et qui vont nulle part[8] » et qui parfois cachent les constellations, comme des amies perdues dans la nuit océane de Nathanaël. Et parce que la romancière ne peint pas pour le seul plaisir de peindre, elle découvre une similitude entre ces beaux objets suspendus sur nos têtes et nous-mêmes. Comme eux, suggère-t-elle, « dans le ciel vide », dans « le ciel d’été, qui dévore les choses [9] », « nous nous formons et nous nous dissipons sur un fond d’oubli » (EM, p. 973). « Passons, passons, puisque tout passe » disait Apollinaire. Les nuages fuient dans une immensité impalpable, illimitée, éternelle peut-être, à coup sûr, indifférents à la terre des hommes qui défile sous leurs voiles.

De là-haut quelles proportions accordent-ils à la mer que Marguerite Yourcenar vénérait comme une déité au point d’aimer vivre le plus possible près d’elle dans des îles, l’Eubée, Égine, Capri et de s’établir définitivement à mi-temps de la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis, dans l’île des Monts-Déserts ainsi que la baptisa Champlain parce que la voyant de loin au cours de sa remontée de l’Atlantique vers le Canada, il n’y aperçut personne, même pas un campement d’Indiens sur la rive ? Les temps ont bien changé. L’été l’île reçoit son contingent de touristes attirés par la beauté du site et la douceur du climat estival... L’attrait pour Marguerite Yourcenar de cette situation insulaire est d’avoir « le sentiment d’être sur une frontière entre l’univers et le monde humain[10] ». Tel Janus, son regard est double, surveillant d’un côté le monde des hommes et de l’autre observant l’incommensurable captivant et secret. Chacun des grands acteurs du répertoire yourcenarien, à un moment ou l’autre de sa vie, s’est laissé envoûter par la splendeur mouvante de la mer souvent témoin par un hasard magique d’un moment essentiel de leur existence. Hadrien, curieux de bien connaître les différentes parties de son empire se souvient de l’émerveillement qui l’envahit lorsque se rendant sur l’île de Bretagne, il aperçut pour la première fois « un monde liquide infini », « la mer lourde, salie par le sable incessamment remué dans son lit » (OR, p. 392), un monde sans sommeil plus vivant que le ciel qui se répète au fil du temps. Marguerite Yourcenar voyageait avec lenteur préférant le bateau à l’avion ; par exemple pour se rendre au Japon, elle choisissait le paquebot afin de combler ses yeux du plaisir d’admirer « la mer verte des Tropiques » pendant « dix-sept jours fluides entre San Francisco et Yokohama, dont seize sur l’eau bleu pâle et lisse » (EM, p. 624).

Touriste, sans l’être jamais exclusivement, la romancière ne manque pas, nous l’avons déjà vu, de compléter le détail de ses perceptions, d’apartés réfléchis. Au milieu de l’océan Pacifique, elle note que « même de jour, l’eau presque diaphane recouvre du noir. Les quatre éléments se superposent. L’air sur l’eau ; sous l’eau, la terre et le feu », les volcans sous-marins (EM, p. 625). Cette remarque évidente, mais néanmoins étrangère à l’esprit du grand nombre, rappelle les spéculations alchimiques que Marguerite Yourcenar prêta au jeune Zénon. Promeneur à travers une forêt de son pays natal, il interprète l’hiéroglyphe hermétique de l’arbre, équilibré, grâce à ses racines et à ses branches « entre le monde d’en bas et le monde d’en haut » (OR, p. 585). Un an à peine après la parution de L’Œuvre au Noir, la romancière visitant un jardin de Montpellier reconsidère les signes hermétiques applicables aux arbres afin de retrouver, comme durant son voyage en mer, les quatre éléments naturels : l’air qui les baigne, l’eau accueillie par la terre et qui les abreuve, la flamme rouge de la matière ligneuse dans les bûchers, les incendies de forêts, les cheminées...

C’est au cours d’une autre promenade capitale cette fois-ci pour Zénon, le long de la mer du Nord, qu’abrité de la brise marine dans un repli sablonneux, il prend la décision de ne pas fuir la société des hommes qui le menace car il a pour mission de soigner autrui. Au bord de « l’immensité fluide sans nom et sans âge » (OR, p. 922), le médecin en sursis parmi ses semblables, énonce impersonnellement les merveilles de l’infini liquide qui ne peut assurer son salut. Il évoque « La mer informe (qui) enfant(e) ses vagues si vite évanouies » et qui « faisait son bruit éternel », ce « bruit qui dure depuis le commencement du monde », « qui se répète sur toutes les plages du monde » (OR, p. 764). Et de plus, la mer ne sait pas qu’elle est bleue (E.M.p. 506). Dans sa mémoire de malade, l’empereur à la recherche des moments heureux, écoute « la vague (qui) fait sur le rivage son murmure de soie froissée et de caresse » (OR, p. 515). Nathanaël regardant les dunes de son décor d’agonie, les compare à des « vagues monstrueuses, moulées, eût-on dit, sur les vagues véritables qui les avaient formées » (OR, p. 998).

Marguerite Yourcenar s’interrogea souvent sur le sort de l’homme dans l’après-mort. Elle ne rejetait pas la perspective d’une éternité. Mais comment définir une telle entité ? « Quoi ? L’Éternité ». Elle a choisi cette question posée par Rimbaud pour titre à son dernier volume de mémoires sans donner de réponse. Mais nous la connaissons. C’est une métaphore cosmique, une dernière illumination du poète en parfaite correspondance avec les goûts innés de la romancière :

Quoi ? L’Éternité

C’est la mer mêlée

Au soleil.

Sur cette immensité mouvante que Marguerite Yourcenar pouvait admirer à deux pas de sa demeure américaine, Petite Plaisance, il arrive que surgisse une école[11] de dauphins. Une telle apparition se produisit pour la première fois, sous ses yeux, lorsque avec son père, elle fuyait en 1914 la Belgique envahie. Elle évoque cet ancien souvenir en des termes émouvants:

Une douzaine de grandes créatures luisantes et joyeuses, ne sachant rien des fuyards contenus dans cette misérable arche humaine, libres comme en ces jours où le monde, vieux déjà de millions d’années, se sentait encore neuf et regorgeant de dieux. Race sublime, plus douée que les autres créatures limitées à la terre, à l’aise dans la courbe des vagues comme dans les sinuosités de leur corps. Je sais, certes, depuis la brève idylle de la Grèce, où il semble que les dauphins et les fils des hommes se soient secourus et aimés, tous les crimes que nous avons commis et commettons plus que jamais contre ces bondissantes déités marines. Je sais que notre destruction de la nature justifie celle de l’homme. Je le sais maintenant : à cette époque, l’apparition merveilleuse était une épiphanie sans ombre (EM, p. 1374, 1375).

Puis, au compte des meilleurs amis de la romancière, il y a des privilégiés, ceux qui jouissent pour leurs ébats, de l’air et de la solidité de la planète, les oiseaux. À Petite Plaisance, ils trouvaient toujours leurs délices dans des mangeoires suspendues aux branches des arbres du jardin. Ces créatures ailées étaient inscrites dans la mémoire de la biographe qui rappelle par exemple que son père et Maud, l’amie anglaise, s’enchantaient à la vue des oiseaux qui avaient investi une bande de terre au milieu d’un ruisseau pour en faire leur royaume. On sait combien Marguerite Yourcenar tenait, à de rares exceptions près, la bride haute à ses confessions. Mais interrogeons une fois encore ses porte-voix chargés de décrire en son nom les merveilles de la nature qui charmaient ses sens dont la faune qu’elle défendait au point qu’on en vint même à lui reprocher « d’anthropomorphiser l’animal ». Elle s’en défendait arguant des progrès de la biologie animale dans le domaine de l’intelligence des bêtes et des communications entre elles. Elle prenait pour exemple « la fauvette (qui) pleure ses petits comme Andromaque » et « la chatte (qui) joue avec la souris comme Célimène avec ses amants[12] ». Elle imagine et présente un souvenir dont elle enrichit la mémoire d’un couple ami en excursion dans la Saxe boisée. « Tout les délecte », confie-t-elle. « Le grand cri victorieux des oies qui traversent le ciel » et dans une clairière, les petits oiseaux chanteurs, les sédentaires, les migrateurs, le pivert dont chaque « coup sec et répété met dans ce concert de pépiements son bruit artisanal de tâcheron pressé creusant un abri pour la future couvée » (EM, p.105). Elle filma mentalement les beautés de la nature, livrant des séquences aux bons soins de ses interlocuteurs reconstruits ou fictifs. Elle fait don à autrui des réussites que le hasard lui permit d’admirer ou de déplorer. De retour à Rome après la tragédie du suicide d’Antinoüs sur les bords du Nil, l’empereur Hadrien n’assiste-t-il pas « aux bonds des dauphins dans l’eau bleue », n’observe-t-il pas « le long vol régulier des oiseaux migrateurs, qui parfois, pour se reposer, s’abattent amicalement sur le pont du navire » (OR, p. 481), ces mêmes oiseaux qui traversaient sans crainte le ciel de l’île des Monts-Déserts interdite aux chasseurs ?

Le roman dans lequel Marguerite Yourcenar s’est le plus confiée, sans le dire, est Un homme obscur. Il compte des pages testamentaires et l’on sait fort bien que pour donner le plus de vraisemblance possible aux derniers jours de son protagoniste, Nathanaël exilé dans une île frisonne, elle-même parcourut les plages qu’elle donna pour théâtre à cette fin de vie. On rencontre dans ce roman un morceau de bravoure, un hymne aux milliers d’oiseaux qui nichent le long du rivage, soit la représentation vivante de leur féerie. Écoutez plutôt :

Les échassiers au bord des mares semblaient gelés au soleil levant ; rarement, à de longs intervalles, on les voyait avancer d’un pas précautionneux, déçus par leur proie fuyante. [...] Les oies sauvages formaient des nuées pareilles à des banderoles, puis s’abattaient pour paître dans une tempête de cris ; les canards les précédaient ou les suivaient ; les cygnes faisaient au ciel leur majestueux angle blanc. [...] Le matin, les vanneaux exécutaient dans le ciel leur vol nuptial, plus beau qu’aucune figure des ballets du roi de France. Au soir, l’échassier était encore là (OR, p. 1000).

Sur toutes les plages du monde « les oiseaux laissent leurs marques pareilles à des étoiles » (OR, p. 999). Le souci d’universalité, un des dogmes yourcenariens, reprend ses droits laissant toujours celui de l’expression à une romancière poète qui transfigure la réalité et se grise de cette abondance de merveilles. « Certains oiseaux sont des flammes » (EM, p. 404) écrit-elle un jour isolément ; pour leur envol ? Pour leur couleur ? Une fois cependant, elle confie directement à son papier un bonheur goûté en Andalousie, celui d’un « rossignol qui chanta toutes les nuits, cette gorge brune gonflée de sons » (EM, p. 389), échos argentins aux modulations de la poésie arabe.

Marguerite Yourcenar prête à Zénon sa sympathie pour tout ce qui court, rampe, plane ou vole. Moins esthète que sa biographe, plus zoologue ou botaniste, il arrêtait son attention furtive sur le monde étrange des insectes qui cheminent dans la profondeur des mousses ou bien, magnétisée, sur celui des reptiles trop calomniés, lui souffle-t-on « par la peur ou la superstition humaine » (OR, p. 584). Dans son officine, il s’occupa, nouveauté pour l’époque -le XVIe siècle- à faire pousser un plant de tomate. Chercheur avant d’être esthète, il s’intéressait au mouvement de la sève, soit aux besoins en eau de cette rareté végétale. Marguerite Yourcenar de son côté égayait le vert uniforme de sa pelouse de crocus jaunes ou violets qui frémissaient sous les vents furieux des hivers du Maine américain. La palette de la romancière varie suivant les lieux qu’elle visite. Il semble néanmoins que le camaïeu des bleus la poursuive et l’enchante. En Andalousie de nouveau, elle connut le bonheur d’avoir marché dans des champs de lin « bleus comme le ciel et la mer » (EM, p. 971). Elle se rappelle sa petite enfance passée au Mont-Noir, près de Lille dans la villa de ses grands-parents paternels, au printemps les jacinthes bleues du parc mêlées à l’herbe sauvage, ces fleurs toujours présentes car diligemment respectées par les nouveaux propriétaires, les violettes du Connecticut ou encore, rappelant Proust humant dans la pénombre de sa chambre, l’odeur « d’invisibles et persistants lilas », elle mentionne sans en préciser la circonstance les lilas de la rue de Varenne.

En revanche, seule l’érudition lui suggéra, par contraste, l’image de nénuphars rouges, variété rare qu’Hadrien et son favori admirèrent en Égypte, mais symboliques de noirs présages. Leur couleur s’apparente à celle du sang et ces fleurs « aux tiges serpentines et molles [...] se fermèrent comme des paupières quand la nuit tomba », préludes au sommeil ou à l’apaisement définitif dans la mort (OR, p. 433).

Ces beautés à portée de la main humaine, ce microcosme coloré et muet s’abrite souvent sous les frondaisons de l’espèce végétale à laquelle Marguerite Yourcenar vouait une admiration presque mystique, espèce dont elle parle souvent sans la nommer [13] , usant de périphrases, procédé rhétorique dont elle était coutumière, les arbres sont ainsi appelés, ces « créatures végétales », « les grandes créatures vertes », « les grandes divinités sylvestres », « les dieux verts puissamment enracinés dans l’humus », « les pyramides végétales » comme celles de la forêt d’Houthuist que Zénon parcourut dans son enfance, ces « belles entités sylvestres » qui durent plus que l’homme et narguent de leurs ramures élevées la brièveté de notre passage ici-bas. Marguerite Yourcenar connaissait les géants californiens multiséculaires et, touriste à Tenerife, elle avait tenu à voir au Jardin Botanique, La Orotava, un dragonnier vieux, dit-on, de mille ans. Pour elle, ces dieux puissants et cependant fragiles, La Fontaine nous l’a montré sans démenti possible avec la fin désastreuse du chêne face au chétif roseau, portaient en eux une immanence proche du sacré. À la surface du temps, ces masses vivantes disent avec l’herbe éternelle que le créateur les a investies du pouvoir d’être les compagnons de toute une lignée humaine. Ainsi lorsque Michel-Charles, le grand-père paternel de Marguerite quitta la Villa du Mont Noir avec le pressentiment de ne plus y revenir, sa petite-fille imagine que le malade a jeté sur les belles futaies du parc « le regard d’un homme qui a mis dans ces grandes créatures vertes une part de son immortalité » (EM, p. 1140).

Hadrien immédiatement après le miracle de la rencontre avec Antinoüs, emmène « le bel enfant bithynien » dans tous ses voyages. Ils traversent d’immenses bois antiques que nous ne voyons plus, « les forêts de chênes-lièges et les pinèdes de la Bithynie » (OR, p. 407). Ils chevauchaient dans les hautes futaies de la Thrace; ils s’aventuraient dans les vastes étendues boisées de l’Arcadie. Ils parcouraient la forêt « tant aimée », cette mer de frondaisons épaisses que Marguerite Yourcenar retrouva dans son île d’adoption et au-delà, cette richesse végétale donnée par le créateur et si souvent décimée par les créatures.

Utilisant une fois encore ses grands personnages comme porte-parole, Marguerite Yourcenar offre à ses lecteurs la rare description de belles parcelles du monde. Ce sont des paysages créés par la mémoire, l’érudition et le goût du bien dire. Des paysages de poésie aux linéaments lâches, des paysages filmés avec la mouvance des gros plans et la fine broderie de détails immobilisés. Par exemple, au cours de ses premières campagnes en Dacie, approximativement la Roumanie actuelle, Hadrien, jeune tribun militaire, observe le nouveau pays qu’il traverse et ne manque pas de le peindre à son correspondant. Il établit un parallèle tout imagé entre ses horizons familiers et ceux que l’avidité belliqueuse de Trajan lui fit connaître hors de l’Italie. Devenu comparatiste, le prince brosse à grands traits l’image des choses. Nous sommes en Scythie, au nord-est de la mer Noire.

Ce grand pays, écrit-il, situé entre les bouches du Danube et celles du Borysthènes (le Dniepr aujourd’hui) [...] compte parmi les régions les plus surprenantes du monde, du moins pour nous, hommes nés sur les rivages de la Mer Intérieure, habitués aux paysages purs et secs du sud, aux collines et aux péninsules. [...] Notre sol grec ou latin, soutenu partout par l’ossature des rochers, a l’élégance nette d’un corps mâle : la terre scythe avait l’abondance un peu lourde d’un corps de femme étendue. La plaine ne se terminait qu’au ciel. Mon émerveillement ne cessait pas en présence du miracle des fleuves : cette vaste terre vide n’était pour eux qu’une pente et qu’un lit. Nos rivières sont brèves ; on ne s’y sent jamais loin des sources. Mais l’énorme coulée qui s’achevait ici en confus estuaires charriait les boues d’un continent inconnu, les glaces de régions inhabitables (OR, p. 321).

La description se termine sur un détail n’appartenant pas à un lieu spécifique mais seulement à un climat froid tel que le connaissent la Scythie ou l’île des Monts-Déserts : « Aux choses les plus banales, les plus molles, le gel donnait une transparence en même temps qu’une dureté céleste. Tout roseau brisé devenait une flûte de cristal » (OR, p. 322).

Marguerite Yourcenar reporte aussi son don de visionnaire sur des paysages du passé qu’elle soustrait à l’oubli. Reconstruisant la vie de ses ancêtres, elle s’attarde un moment à dépeindre la fresque lointaine des croisés pèlerins en route pour le tombeau du Christ. Nous sommes au XIIe siècle. Passent sous nos yeux, les aventuriers de ces « équipées sublimes » qui ont connu « le moutonnement des blés le long des routes de Hongrie, le vent et les loups dans les défilés pierreux des Balkans [...] la poussière de l’Asie mineure en été, ses pierres chauffées à blanc, les îles sentant le sel et les aromates, le ciel et la mer durement bleus » (EM, p. 972, 973).

Mais tous les paysages n’illustrent pas la beauté du monde. La nature se retourne quelquefois contre elle-même, devenant sa propre marâtre quand elle ne subit pas pour nuire à sa pureté et à sa douceur les assauts malveillants des hommes.

Certes il est des lieux ou des moments où la nature n’arbore pas de précieux atours. Marguerite Yourcenar avouait n’avoir pas envie de presser « la terre canadienne » (EM, p. 606) sur son cœur. Le dur climat condamne les êtres à une dure vie et n’unit pas aussi étroitement qu’en Italie, en Provence ou en Angleterre l’habitant à son sol nourricier. Lorsque la pluie abonde et s’éternise comme l’hiver à Innsbruck, le monde semble « un grand chaos triste » (OR, p.638). Et les fleurs mêmes, contraintes de mourir ne le font pas toutes avec le même degré de discrétion et de décence. Alexis l’un des premiers personnages de la comédie humaine yourcenarienne déplore le « répugnant flétrissement des iris, ces sombres fleurs en forme de fer de lance dont la gluante agonie contraste avec le dessèchement héroïque des roses » (OR, p. 145).

D’autre part la brutalité, la cruauté des hommes s’exercent de plus en plus vigoureusement contre les arbres et les bêtes, bouleversant le spectacle des futaies d’autrefois et troublant la tranquillité des oiseaux. À la fin du XIXe siècle, un des cousins de la romancière, Octave Pirmez, épris autant que sa descendante de la beauté du monde et soucieux de la préserver, s’indignait du sort que ses concitoyens belges faisaient subir aux forêts. Les dieux verts menacés, exterminés ne peuvent que subir leur supplice ; la ressource de combattre ou de fuir leur est refusée. La hache, la scie, la tronçonneuse aujourd’hui précipitent leur agonie. Regardant les forêts rasées pour faire place à des hauts fourneaux, le jeune homme s’apitoyait sur les arbres provisoirement bénéficiaires d’un sursis et les comparait à « une armée de condamnés » (EM, p. 831). Des beaux sapins du Mont-Noir auxquels ce dernier doit son nom, il ne reste plus que quelques rescapés, du « désastre végétal » qui pendant la Grande Guerre avait doublé le « désastre humain ». Une photographie de l’époque montre « tragiquement beaux » « les grands sapins étêtés, ébranchés » [...] « Debout, tendant parfois un ou deux tronçons de branchages sans feuilles, les sapins semblaient à la fois des martyrs et leur propre croix » (EM, p.1388).

Marguerite Yourcenar accuse. Depuis l’Antiquité, l’homme a sacrifié à ses besoins et de façon irréfléchie la couverture végétale dont il disposait. Elle demandait qu’on la ménage, la répare, la remplace. Dans un de ses entretiens avec Matthieu Galey, elle rappelait que Tchekhov s’indignait déjà de la destruction de la forêt russe et lui donnait lecture, d’un texte écrit en 1911, à la fin d’un Atlas de Géographie historique qui dénonce les erreurs irréparables commises par les hommes détruisant la « richesse végétale » dont la nature les avait dotée, violentant la terre, « attaquant la forêt tropicale », mettant l’humanité en péril.

Elle blâme la conduite de l’homme moderne, elle invective « le bûcheron des bêtes et l’assassin des arbres » (EM, p. 957), tels ces trois charbonniers, « bourreaux des arbres » occupés « à consumer lentement (leurs) victimes » (OR, p.585), scène dont Zénon fut le spectateur inattendu par une nuit d’été du XVIe siècle[15]>.

Les animaux connaissent un sort aussi cruel que les arbres avec sans doute plus de variété dans la douleur. En Belgique, parmi les siens, la romancière fut invitée à suivre un tir au pigeon. Elle en garda à jamais un souvenir navré. « Les beaux oiseaux aux tons de soie moirée et d’ardoise » étaient rabattus en plein vol d’un coup de feu mortel ou, ce qui aggravait leur martyre, s’abattaient palpitant sur le sol jusqu’à ce qu’un garde « les achevât dextrement ». Et l’on recommençait ( EM, p.842, 843). Près de trente ans plus tard, visitant une autre famille belge où le mari de la maîtresse de maison avait été fusillé à Dachau, elle se remémore les Suppliantes d’Euripide, Andromaque pleurant ses morts et songe aussi aux « pigeons tués en plein vol » (EM, p.845).

La romancière aimait à rappeler qu’un conte des Mille et Une Nuits assure que « les animaux tremblèrent le jour où Dieu créa l’homme » (EM, p. 370), « ce ver nu » (EM, p. 957) doté du pouvoir ambivalent d’aller très loin dans l’exercice du mal comme dans celui du bien. Mais elle avait vu aussi le chat rentrant au logis, « les pattes pendantes d’un oiseau lui sortaient de la gueule » (OR, p. 753). Quel dilemme ! Le chat dévore l’oiseau, l’homme mange la chair des bêtes ! Les foudres de la romancière s’abattent sur les tueurs patentés qui saignent ou assomment à la chaîne les animaux. Elle établit des nuances dans la férocité des bêtes entre elles. Elle essaie d’innocenter celle du passé. Férocité « pure » ( OR, p. 766) car dans l’ordre des choses et pas tributaire de mauvais prétextes tel que le gagne-pain d’artisans vendeurs d’objets en ivoire ou l’engouement des femmes pour la fourrure. Elle écrivit même une lettre à Brigitte Bardot pour lui demander d’intervenir auprès du Premier Ministre du Canada au moment où se déchaînait la colère publique contre le massacre des phoques nouveau-nés. Elle renvoie par ailleurs aux paroles de l’Ecclésiaste qui affirme que les bêtes et les hommes se ressemblent, tous doivent mourir. Et qui plus est, s’interrogeant sur le sort de l’esprit une fois le corps enfoui sous la terre, il se demande « si l’âme du fils d’Adam et d’Ève va en haut, et si l’âme des bêtes va en bas » (EM, p. 370). Ces hypothèses sont restées sans suite.

Plus grave s’avère, selon Marguerite Yourcenar, une conséquence des méfaits que les hommes font subir aux animaux. Par un jeu de miroirs, la romancière affirme que les hommes entraînés à molester les bêtes répèteront ces violences sur leurs semblables. Autrement dit, l’homme devenu loup pour lui-même a souvent fait son apprentissage de la cruauté sur les animaux. Tout simplement affirmait l’académicienne : « il s’est pour ainsi dire fait la main [16] ». Jusqu’au XVIe siècle le monde fut décrit « neuf à chaque aurore » (EM, p. 395), et les chasseurs avaient pour excuse « de croire en l’abondance inépuisable de la nature » (Ib.)[17], excuse que nous n’avons plus, nous qui continuons à détruire faune et flore. À certains moments de désespoir profond, Marguerite Yourcenar trouvait le monde d’aujourd’hui atroce et demeurait convaincue « qu’il y aurait moins d’enfants martyrs s’il y avait moins d’animaux torturés, (y compris pour les besoins de la science), moins de wagons plombés amenant à la mort les victimes de quelconques dictatures, si nous n’avions pas pris l’habitude de fourgons où des bêtes agonisent sans nourriture et sans eau en route vers l’abattoir » (EM, p. 376)[18].

Elle regrettait aussi l’embastillement des hommes dans les villes tentaculaires qui les éloignent de la nature. Elle restait fière et heureuse d’avoir passé sa petite enfance chaque été à la campagne où elle était l’amie de l’herbe, des vaches, de son ânon Printemps, d’une chèvre à laquelle son père avait doré les cornes, des poules et des chiens,ces derniers compagnons de toute sa vie américaine. Elle était contente de savoir que sa mère avait aimé l’humble bluet dans un champ de blé, et que son père gardait un souvenir passionné des parcs fleuris de l’Angleterre et par-dessus tout goûta la douceur de vivre dans les paysages ensoleillés de la Côte d’Azur.

À la fin de sa vie, le surpeuplement de la planète ne cessait pas de la tourmenter. Dans les mégalopoles grouillantes, les êtres humains lui semblaient trop privés du contact avec la nature, agrégés trop étroitement les uns aux autres, manquant d’ouverture sur l’espace infini et sacré qui les entoure. Et lors d’un assaut de noir pessimisme, elle alla jusqu’à prédire : « Trop nombreux dans un sac de farine, les charançons s’entre-dévorent [19] ».

L’âge venu et les voyages de plus en plus déconseillés, Marguerite Yourcenar revenant au souvenir de son prédécesseur à l’Académie française, Roger Caillois[20], se laissa prendre au « goût des pierres ». Les corps minéraux semblent éternels comme l’eau et comme l’air. Déjà Nathanaël s’émerveillait de ces fragiles ersatz, les coquillages aux couleurs délicates, aux dessins joliment géométriques, témoin des formes que le temps peut donner aux choses. Les roches plus souveraines, sculptées par l’air et l’eau avec une lenteur infinie retiennent dans leur « amalgame de laves volcaniques et de sédiments charriés par l’eau » (EM, p. 407) des milliers de siècles. Mais Marguerite Yourcenar avait déjà révélé l’attention qu’elle portait aux minéraux silencieux et secrets par l’entremise de Zénon. Pendant ses premières promenades estivales, ce personnage curieux de tout « ne se lassait pas de soupeser et d’étudier [...] les pierres dont les contours polis ou rugueux, les tons de rouille ou de moisissure racontent une histoire, témoignent des métaux qui les ont formées, des feux ou des eaux qui ont jadis précipité leur matière ou coagulé leur forme » ( OR, p. 583). Sur les tablettes du salon de Petite Plaisance reposent des séries de pierre, soyons honnête, le plus souvent d’humbles cailloux. Seulement pour une femme qui avait tant aimé la terre, ils reposaient là, témoins infinitésimaux des merveilles que le Créateur a généreusement données aux créatures.

Au cours de son étude sur le grand poème Les Tragiques, Marguerite Yourcenar rappelait qu’Agrippa d’Aubigné, qui a lu son Virgile, éprouvait pour la beauté du monde « un sentiment presque religieux » (EM, p. 27). Mieux encore que d’Aubigné, et pour bien saisir dans toute sa profondeur et son innéité l’attachement que la romancière portait à la nature, revenons à son plus grand interprète, l’empereur Hadrien. Confronté dans son voyage vers l’île de Bretagne aux vagues d’une mer lourde et sombre, le prince se recueille en lui-même. Il rappelle que chez les Daces et les Sarmates, il avait « religieusement contemplé la Terre » (OR, p. 392); le mot Terre doté d’une majuscule, il s’agit d’une déesse, la Terre, et que le nouveau paysage qu’il découvrait plus chaotique, plus triste sans doute était néanmoins fort beau.

Permettez-moi de clore ma conférence sur le rappel de cette pieuse et mémorable attitude : « Contempler religieusement la terre ».

Marthe Peyroux


[1] Marguerite Yourcenar, Sous bénéfice d’inventaire, Essais et Mémoires volume désormais abrégé en EM, Bibliothèque de la Pléiade, p. 101.

[2] Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au Noir, Œuvres romanesques, volume désormais abrégé en OR, Bibliothèque de la Pléiade, 1982, p. 564.

[3] Noter que Nathanaël, l’homme obscur, usé par la maladie et perdant le goût d’aimer grand-chose fait une exception pour la nuit « qu’il continuait d’aimer passionnément », OR, p. 1004.

[4] Marguerite Yourcenar, La Couronne et la Lyre, Poésie Gallimard, 1979, p. 314.

[5] Ibid., p. 262.

[6] La Couronne et la Lyre, opus cité, p. 407.

[7] Nathanaël choisit de mourir un matin au moment où le ciel devient rose. La même couleur accompagne les deux personnages sur le seuil de l’éternité.

[8] Cf. Albert Camus, Le premier homme, premier paragraphe, décrivant le survol de son pays natal par des nuages suivant une trajectoire inscrite aux cieux de toute éternité.

[9] Marguerite Yourcenar, Les Yeux ouverts, Éditions du Centurion, 1980, p. 312.

[10] Ibid., p. 127.

[11] École, signifie groupe, troupe. C’est un terme de pécheurs.

[12] Les Yeux ouverts, opus cité, p. 299.

[13] Cf. la thèse de Anne-Marie Prévot, Dire sans nommer.

[14] Les Yeux ouverts, opus cité, p.273, 274.

[15] (Ecoute bûcheron,...forêt de Gastine)

[16] Marguerite Yourcenar, Lettres à ses amis et quelques autres, Gallimard, 1995, p. 280.

[17] Consulter à ce sujet Florent Chrestien (1575) un des auteurs de La Satire Ménipée.

[18] La romancière donnait aussi comme exemple de la maltraitance des animaux une scène dont elle fut témoin en Grèce : « Sur les îles, j’ai vu embarquer à coups de bâton les vaches destinées à l’abattoir. Elles arrivaient au port, après deux jours de souffrance en plein soleil, quelquefois les jambes cassées et ayant perdu vingt kilos. Il y a toujours un moment de traumatisme où on s’aperçoit des choses ». Portrait d’une voix, Vingt-trois entretiens réunis par Maurice Delcroix, Gallimard, 2002, p. 307.

[19] Les Yeux ouverts, opus cité, p. 280.

[20] Cf. EM, L'homme qui aimait les pierres, p. 535 et suivantes.

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