Un colloque Yourcenar en pays francophone, la Roumanie

à l’occasion de l’anniversaire du centenaire de la naissance de Marguerite Yourcenar

MARGUERITE YOURCENAR décédée le 17 décembre 1987 à Petite Plaisance, sa demeure américaine au bord de l’océan Atlantique dans l’État du Maine, aurait eu cent ans le 8 juin 2003. Et la Roumanie, pays où la romancière ne s’est jamais rendue, a célébré l’événement avec éclat. Au printemps, de mars à mai, à l’initiative du professeur Maria Capusan, fut organisée essentiellement à Cluj-Napoca, ville universitaire au nord-ouest de la Roumanie et à Sibiu, une chaîne ininterrompue d’activités répondant à l’intitulé : Marguerite Yourcenar, cent jours en Roumanie.

Le thème du colloque attirait par son opportunisme : Marguerite Yourcenar, citoyenne du monde. Ce titre, déjà en usage dans l’Antiquité où les Stoïciens se déclaraient citoyens du monde au motif que « tous les hommes sont frères étant issus de Dieu » méritait-il d’être repris pour désigner la romancière? Les trois journées studieuses des 9, 10 et 12 mai consacrées à le démontrer furent une grande réussite. Il en alla de même de la visite à trois monastères moldaves, chefs-d’œuvre du patrimoine mondial pour les fresques du 15è siècle qui ornent les murs extérieurs de leurs églises et représentent les épisodes majeurs de la Bible.

Des intervenants venus d’horizons divers, du Japon, du Canada, de Tunisie, d’Europe (Suède, Grèce, Hongrie, Roumanie, Belgique et France), francophones de haut niveau, s’appliquèrent donc à prouver que Marguerite Yourcenar était bien une citoyenne du monde. Ils se trouvaient d’ailleurs aidés dans leur tâche par la romancière elle-même. En effet, interrogée sur son ascendance, celle-ci affirma : « J’ai plusieurs cultures, comme j’ai plusieurs pays. J’appartiens à tous » ou bien encore : « J’ai plusieurs religions, comme j’ai plusieurs patries si bien qu’en un sens je n’appartiens à aucune. » L’un des pilotis de l’ œcuménisme reconnu par l’écrivain -la pluralité des cultures- ne fait aucun doute pour le lecteur de son œuvre tout comme il saute aux yeux du visiteur de Petite Plaisance où près de sept mille volumes, « pierres levées » sur de simples rayons de bois tapissent chacune des pièces principales. Ces ouvrages appartiennent aux grandes littératures du monde entier : l’Antiquité gréco-romaine, les puissantes productions russes et germaniques, la littérature extrême-orientale, les chefs-d’œuvre scandinaves, italiens, anglais... auxquels s’ajoutent plus de cent cinquante noms d’écrivains de langue française. Or Marguerite Yourcenar enlevée à la France au début de la seconde Guerre mondiale écrivit toujours dans sa langue maternelle, la nôtre.

La romancière admirait, respectait la langue française et s’employait à l’utiliser dans sa perfection analytique et sa haute tenue langagière ce que des critiques modernes osent railler comme démodé, « ringard » disent-ils dans leur parler relâché, alors que sa prose n’est que somptueuse sans maniérisme pédantesque, sans recours à des néologismes, à des barbarismes si fréquents dans une certaine langue néo-universitaire comme dans les milieux affairistes ou télévisuels, sans la moindre concession à la familiarité, au laisser-aller destructeur d’une syntaxe qui se désagrège et sombre dans l’incohérence. Toute sa vie, elle se préoccupa d’améliorer son style, de le rendre plus net. Elle refusait de rien céder à l’ornement et s’efforçait de sauvegarder la présence de la musique. Elle restait fidèle au solennel subjonctif, elle évitait les lourdeurs des conjonctives, elle pratiquait avec élégance la métaphore et la comparaison. Elle s’écoutait écrire, aussi ses phrases s’enchaînent-elles sur un tempo fluide et distingué.

Ses deux chefs-d’œuvre, Mémoires d’Hadrien et L’Œuvre au noir couronnent cette inféodation à l’intelligence et à la beauté. Par exemple, l’empereur, porte-voix de sa biographe, disait de l’amour : cet étonnant prodige [...] nous enchante comme une musique et nous tourmente comme un problème tandis que Zénon fustigeait ceux qui croient ou affirment croire, et obligent sous peine de mort leurs semblables à en faire autant.

Lire et relire ces grands livres invitent, quant aux idées, à combattre la haine de l’homme envers l’homme et pour la forme à s’éprendre d’un style éloquent et intelligible. L’un et l’autre de ces romans ainsi que les Essais ou la vaste correspondance de Marguerite Yourcenar nous renseignent sur l’objectif qu’elle s’était fixé : construire pour demain un monde plus propre et plus pur, ambition que peut faire sienne tout citoyen du monde.

Les Roumains, ardents francophones, refusent de voir reculer la langue française sous les coups de boutoir de l’envahisseur anglais ou de constater son abâtardissement imputable à la négligence avilissante de ses propres locuteurs. Qu’ils en soient ici vivement remerciés.

Marthe Peyroux

[1] Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Œuvres romanesques, éditions La Pléiade, Gallimard, 1982.

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